Soixante-quatorze ans après Peau noire, masques blancs, un nouvel essai déplace la question de l’aliénation noire vers le terrain religieux. Dans Peau noire, Dieu blanc : Essai sur l’aliénation spirituelle des Noirs, le journaliste ivoirien Axel Illary critique l’adoration, par les populations noires, de divinités étrangères, sans lien culturel avec leurs sociétés, dont les cultes se sont implantés dans des contextes de domination. Il plaide pour une réappropriation de l’histoire et de la spiritualité africaine. Une entreprise intellectuelle aussi politique que polémique. L’ouvrage paraîtra le 3 octobre 2026 et sera disponible en précommande numérique sur Amazon à partir du 3 septembre.
En 1952, Frantz Fanon publiait Peau noire, masques blancs, devenu un ouvrage de référence sur les mécanismes de l’aliénation de l’homme noir dans un monde façonné par la domination coloniale. Le « masque blanc » désignait une identité construite sous le regard de l’autre, selon ses normes.
En 2026, Axel Illary reprend la formule du titre et déplace la question. Après le masque, le Dieu. Après l’aliénation psychologique et culturelle, l’aliénation spirituelle. Avec Peau noire, Dieu blanc, Axel Illary transpose dans le champ spirituel la problématique analysée par Fanon dans Peau noire, masques blancs.
Son constat est clair : une bonne partie des populations noires se représente le divin à travers des figures, des récits et des imaginaires religieux issus d’histoires étrangères à l’Afrique. Cette réalité conduit l’auteur à mettre en évidence la dépossession produite par les religions abrahamiques dans les sociétés africaines.
Le religieux comme territoire de la domination
Pour Axel Illary, les rapports de domination ne se sont pas limités à la conquête des territoires et à l’exploitation des ressources. Ils ont également transformé les imaginaires.
Les religions abrahamiques occupent une place centrale dans de nombreuses sociétés africaines, tandis que des traditions spirituelles africaines sont diabolisées, combattues, marginalisées ou présentées comme incompatibles avec la modernité.
L’enjeu devient alors celui de la souveraineté. Peut-on se considérer comme un peuple autonome lorsque son histoire et ses croyances ont été façonnées par d’autres ?
« Dieu blanc », une formule qui dérange
Le titre est assumé. Le « Dieu blanc » désigne le divin représenté sous des traits blancs et dont le culte a été imposé aux populations noires. L’auteur inscrit cette représentation dans une histoire de domination coloniale et culturelle qui a hiérarchisé les peuples et les civilisations.
L’image occidentale de Jésus en offre une illustration emblématique. Depuis des siècles, celui-ci est représenté en Europe sous les traits d’un homme blanc. Son iconographie s’est ensuite diffusée dans les sociétés colonisées et a durablement marqué les représentations des populations christianisées.
L’essai conteste la présentation de Jésus-Christ, de Yahvé et d’Allah comme des divinités universelles. Pour l’auteur, ce sont des divinités étrangères aux peuples noirs, propres aux espaces géographiques et culturels dans lesquels elles ont vu le jour.
Les populations noires ont ainsi été contraintes d’adopter comme divinités ces figures religieuses venues d’ailleurs sans avoir connaissance de l’histoire du judaïsme, du christianisme et de l’islam ni du rôle que ces traditions ont joué dans les processus de déshumanisation des peuples noirs.
Cette méconnaissance constitue, selon Axel Illary, l’un des ressorts de l’aliénation spirituelle. Elle favorise notamment l’ignorance du rôle joué par ces traditions dans la construction du racisme anti-Noirs, les conquêtes, les conversions, la traite négrière, l’esclavage, la colonisation et la dévalorisation des spiritualités africaines.
Pour Illary, la décolonisation spirituelle passe donc par une connaissance de cette histoire et par la découverte des systèmes de pensée et des traditions africaines relégués à la marge.
De Fanon à Cheikh Anta Diop
Le titre ne renvoie pas seulement à Fanon. L’essai convoque également Cheikh Anta Diop, le Colloque du Caire et la question de la place de l’Afrique dans l’histoire de l’humanité.
Le continent est au cœur du récit proposé par l’auteur. Berceau de l’humanité et de la civilisation, l’Afrique est le foyer de la pensée religieuse, des systèmes politiques, des savoirs scientifiques et des pratiques philosophiques. Elle a influencé d’autres sociétés, notamment le monde gréco-romain. Cette histoire demeure cependant insuffisamment enseignée.
La réappropriation de l’histoire africaine constitue l’un des axes majeurs de l’essai. Pour Axel Illary, la méconnaissance du passé du continent contribue à éloigner les populations noires de leur héritage.
Le combat vise donc aussi la mémoire. Qui connaît son histoire possède davantage de moyens pour contester celle que les autres racontent à sa place.
Ainsi, l’essai appelle à découvrir le patrimoine africain et insiste sur l’importance de sa transmission à travers l’école, les médias et le journalisme culturel.
L’ouvrage fait alors de la mémoire un enjeu de souveraineté. La connaissance du passé africain devient une condition de la reconstruction d’un imaginaire autonome et d’une identité libérée des récits produits par la domination.
Le bossonisme comme expérience de reconstruction
Le bossonisme de Jean-Marie Adé Adiaffi donne à cette démarche un ancrage ivoirien.
Avec le bossonisme, Adiaffi défend une spiritualité enracinée dans les cultures africaines et affranchie du complexe d’infériorité produit par l’histoire coloniale.
Le choix de cet exemple permet à Axel Illary d’aller au-delà de la condamnation. Il ne s’agit pas seulement de dresser le constat de ce qui a été détruit ou marginalisé. Il s’agit aussi de mettre en lumière les expériences qui cherchent à reconstruire.
La bataille se joue également dans les médias
Journaliste lui-même, Axel Illary accorde une place importante à la transmission. Il estime que la renaissance africaine doit aussi être soutenue par les médias.
L’histoire africaine, la culture, la spiritualité et les débats sur l’identité restent, à ses yeux, trop périphériques dans les médias africains.
En effet, le combat pour la souveraineté culturelle passe aussi par le journalisme. Cela explique la place accordée dans l’ouvrage à la Charte de la Renaissance culturelle de l’Afrique et à la nécessité de réinventer un journalisme culturel capable de replacer les grandes questions historiques au centre de l’espace public.
Du masque blanc au Dieu blanc
Chez Fanon comme chez Illary, la question porte sur les effets d’une domination qui s’inscrit dans les consciences. Axel Illary prolonge cette réflexion sur le terrain spirituel et en tire une conclusion politique : la souveraineté africaine passe aussi par une autonomie culturelle et spirituelle.
Son dernier chapitre consacré au panafricanisme élargit encore la perspective. L’essai dépasse ainsi la seule question religieuse. Il porte sur l’histoire, la mémoire, l’identité et la capacité des peuples africains à produire leurs propres récits.
Peau noire, Dieu blanc dénonce les mécanismes d’acculturation liés à la colonisation, à l’évangélisation et à l’islamisation de l’Afrique. Pour Axel Illary, la décolonisation spirituelle passe par la réappropriation de l’histoire, des imaginaires et des traditions africaines. Elle doit permettre, selon lui, de combattre le complexe d’infériorité produit par les systèmes de domination et constitue une condition essentielle de la souveraineté africaine.
Irabé Gnali

