Le 3 octobre, Axel Illary publiera sur Amazon Peau noire, Dieu blanc. Essai sur l’aliénation spirituelle des Noirs, déjà disponible en précommande numérique. Le titre place face à face une identité, « peau noire », et une représentation, « Dieu blanc ». Le nouvel essai du journaliste-écrivain s’attaque aux effets de la domination coloniale sur les imaginaires religieux africains et appelle à une réappropriation de l’héritage spirituel africain.
L’Afrique est le berceau de l’humanité. C’est aussi sur ce continent que sont apparus les premiers concepts religieux, les premières représentations du sacré et du monde invisible. Bien avant l’arrivée du christianisme et de l’islam, les sociétés africaines avaient développé leurs rapports au divin et aux ancêtres.
Pourquoi un peuple qui possède ses propres civilisations, ses récits et ses traditions spirituelles en vient-il à se représenter le divin à travers les images d’un autre monde ? Que reste-t-il d’une liberté spirituelle lorsque les références religieuses ont été transmises dans un contexte de domination ? Peut-on retrouver une pleine autonomie culturelle sans examiner les représentations du divin héritées de l’histoire ?
Le titre est volontairement frontal. Axel Illary frappe d’emblée là où la question religieuse devient une question d’identité. Peau noire, Dieu blanc. Essai sur l’aliénation spirituelle des Noirs met au jour les traces laissées par l’histoire de la domination sur les imaginaires religieux africains.
Depuis des siècles, des peuples africains reçoivent des religions issues d’autres espaces géographiques. Le christianisme et l’islam, dont l’histoire avec les sociétés africaines est marquée par la traite négrière, l’esclavage et la colonisation, sont aujourd’hui les religions les plus pratiquées en Afrique et dans sa diaspora.
Quand le visage du sacré vient d’ailleurs
L’enfant africain qui découvre le christianisme rencontre un Jésus représenté avec des traits européens. Il découvre une histoire biblique étrangère à son environnement et à sa culture.
Dans les sociétés musulmanes africaines, le texte coranique est en arabe. Cette langue, dans laquelle le Coran aurait été révélé dans la péninsule Arabique, occupe une place centrale.
C’est ici que le titre d’Axel Illary prend tout son sens. Il ne demande pas : « De quelle couleur est Dieu ? » Il demande plutôt : « À travers les yeux de qui avons-nous appris à représenter Dieu ? » La nuance est décisive.
L’aliénation spirituelle
Le terme « aliénation » donne à l’essai sa charge critique. Il renvoie à une dépossession intérieure. Un individu peut finir par considérer son propre héritage avec le regard de celui qui l’a dominé. Une société peut alors qualifier ses propres croyances de superstition, ses rites de barbarie et ses ancêtres d’idolâtres.
La colonisation a considérablement contribué à cette hiérarchisation des cultures. Des missionnaires européens ont combattu certaines pratiques religieuses africaines. Des traditions ont été décrites comme primitives ou diaboliques. Des savoirs ont été interrompus ou marginalisés.
L’islamisation s’est aussi inscrite dans un processus d’effacement culturel. Elle a également combattu et absorbé certaines traditions africaines, présentées comme barbares.
L’aliénation spirituelle renvoie ainsi aux situations dans lesquelles une domination historique conduit un peuple à regarder ses propres traditions à travers les normes de ceux qui l’ont dominé. L’opprimé finit par croire que son héritage spirituel n’a aucune valeur. Il considère alors la religion de l’oppresseur comme supérieure à la sienne.
Décoloniser le spirituel
L’utilisation du mot « oppresseur » peut déranger. Elle doit déranger.
Dans l’histoire africaine, les liens entre religion et domination sont manifestes. Le christianisme s’est diffusé dans le sillage de l’entreprise coloniale européenne. L’islam, lui aussi, s’est imposé dans des contextes marqués par les conquêtes, les razzias, les traites et l’esclavage. Dans les deux cas, des systèmes religieux venus d’ailleurs ont participé à la marginalisation de traditions spirituelles africaines.
C’est cette histoire qu’Axel Illary scrute. Son essai vise à décoloniser le spirituel, à remettre en question la place accordée à ces religions associées aux puissances qui ont dominé le continent et à réhabiliter les héritages spirituels africains qu’elles ont contribué à dévaloriser.
Décoloniser le spirituel, c’est se débarrasser des divinités étrangères imposées aux communautés noires par la violence et retrouver la capacité de penser, de nommer et de valoriser le sacré à partir de ses propres références.
Après la mémoire, le sacré
Avec Les Brèches du silence : mémoire, renaissance et panafricanisme, Axel Illary place la mémoire au cœur de sa réflexion. Avec Peau noire, Dieu blanc, il déplace le questionnement vers le domaine spirituel. Le mouvement est cohérent.
Il faut connaître ce qui a été effacé. Il faut savoir ce qui a été imposé. Il faut distinguer ce qui relève de la domination et ce qui relève de la culture.
La renaissance culturelle africaine suppose un travail critique sur les héritages.
Qui nous a appris à penser le sacré ? Qui nous a appris à mépriser certains de nos ancêtres ? Qui a décidé quelles croyances étaient légitimes et lesquelles relevaient de la superstition ?
Voilà les questions que le titre d’Axel Illary fait surgir.
Un livre qui ouvre une bataille d’idées
Peau noire, Dieu blanc risque de provoquer des réactions. C’est probablement l’une de ses fonctions.
Le livre touche à la foi, donc à l’intime. Il touche aussi à l’histoire, à la colonisation, à l’identité et au panafricanisme. Il oblige chrétiens, musulmans et défenseurs de la spiritualité africaine à regarder leurs propres héritages avec un œil critique.
La véritable question posée par Axel Illary pourrait finalement être celle-ci :
L’oppresseur et l’opprimé peuvent-ils croire au même Dieu lorsque l’un prie pour dominer et l’autre pour se libérer ?
Une interrogation qui dérange les certitudes. Elle oblige à penser.
Nowel Aka

