février 1, 2023

BURKINA FASO – Immixtion du pouvoir dans les médias : “Les faits sont là, têtus”

7 h 15mn. Nous arrivons devant le ministère de la Communication, où nos confrères des médias publics faisaient déjà le pied de grue, brandissant des pancartes et scandant des slogans hostiles à leur directeur de publication, le ministre de la Communication, Alain Edouard Traoré. Venus des Rédactions de Sidwaya, de la RTB2 Centre, de la RTB Télé, de la RTB Radio, de la RTB Web diffusion et du Centre d’émission, les travailleurs des médias publics à Ouagadougou ont répondu à l’appel de leur syndicat.

En rapport avec leur plateforme revendicative, les messages sur les pancartes parlaient d’eux-mêmes : «A métier particulier, statut particulier» ; «Oui pour la reconstitution des carrières des agents» ; «Non à l’immixtion des autorités dans le traitement de l’information dans les médias publics» ; «Oui pour le respect de l’éthique et de la déontologie dans les médias publics» ; «Les faits sont sacrés et le commentaire est libre» ; «Non à la censure des articles et reportages dans les rédactions» ; «On travaille 7 jours sur 7, 24 heures sur 24». Le comité d’animation, sur la brèche, «chauffait» les manifestants regroupés devant le siège de leur ministère de tutelle.

8h 45mn. Dans cette ambiance, les journalistes protestataires s’ébranlent vers l’intérieur du ministère. Devant l’entrée du bâtiment abritant le cabinet du ministre, ils s’attroupent. Puis c’est le même scénario : chants et slogans contre «la mauvaise volonté des autorités». «Nous sommes des citoyens responsables, la preuve en est que nous sommes là, mobilisés, disciplinés et décidés à défendre nos droits», lance Siriki Dramé, le SG adjoint du SYNATIC, à ses camarades. Il informe par ailleurs la foule qu’à Bobo-Dioulasso et à Gaoua, «les camarades sont sortis nombreux pour la même lutte». Et de fustiger la sortie, la veille, du ministre Traoré, qui a dit que l’accusation d’immixtion portée par l’organisation de défense des intérêts de la corporation «est gratuite et sans fondement». «Le SYNATIC ne ment pas, les journalistes ne mentent pas. Les responsables tremblent quand des médias publics se mettent debout. La dégradation constante de l’image du journaliste de média public est réelle et nous ne voulons plus de cette situation», lançait Ruffin Paré, le point focal du syndicat à Sidwaya.


9h 10mn. Retour au point de départ. Les manifestants reviennent sur leurs pas et se mettent de nouveau face au boulevard de l’Indépendance. Pendant que la manifestation bat son plein, une présence, insolite, attire l’attention des journalistes : Raymond Edouard Ouédraogo (REO), ancien ministre de la Communication, est dans la place. En serrant la main de quelques confrères, il lâche : «Moi, je suis un homme libre». Il a dit être de passage, et comme il est toujours de la maison, il a voulu comprendre ce qui se passait lorsqu’il a vu les manifestants, car, a-t-il dit, il est déconnecté de l’actualité du département, qu’il a dirigé pendant un certain temps. Briefé, REO tente de répondre à la question de savoir s’il y avait des immixtions de l’autorité en son temps : «Je n’en sais rien, mais ma certitude est que personne ne peut dire que le ministre que j’étais l’a instruit de faire ceci ou cela, quoi qu’il me coutât. Je n’ai d’ailleurs pas duré à ce poste. Je ne marchande pas mes convictions.» Au moment où celui qui a été ambassadeur du Burkina au Japon et gouverneur de la région du Centre-Sud s’engouffre dans son véhicule pour poursuivre sa route, nous sommes informés que le secrétaire général du ministère de la Communication, Adama Barro, doit faire une déclaration. Nous nous retrouvons tout de suite dans le bureau de celui-ci, où plusieurs confrères attendaient déjà. Ladite déclaration se mue vite en questions-réponses (Lire 1er encadré).


9h 30mn. Après cette petite conférence de presse, le SG descend pour rencontrer les frondeurs ; mauvaise idée, car il est copieusement hué. Les manifestants refusent catégoriquement de lui parler, scandant qu’ils veulent voir le ministre. «On ne veut pas d’un second couteau, le ministre nous a dit qu’il est responsable, alors qu’il le soit jusqu’au bout», entend-on çà et là. Sans insister, Adama Barro et ses accompagnateurs retournent dans l’immeuble pendant que les syndicalistes regagnent la rue.
9h55mn. Démobilisation et délocalisation de la manifestation à la Bourse du travail.

Et dès 10h, la devanture du ministère de la Communication commence à devenir clairsemée, au fur et à mesure que les mécontents se retirent.



«Quand le 4e pouvoir crie liberté.»


10h 30mn. La salle de conférences de la Bourse du travail est pleine à craquer. Des plus illustres aux moins connus, les confrères des médias publics ne sont pas retournés à leurs Rédactions respectives, au contraire ; la lutte s’est poursuivie. Pour Justin Coulibaly, en plus de trente ans de carrière, il n’avait jamais auparavant entendu un ministre traiter un syndicat, partenaire social du gouvernement, de menteur. «Si les camarades adhèrent autant, c’est parce que c’est des faits réels qu’ils vivent au quotidien. Nous sommes des citoyens qui savons ce que nous voulons. Et nous allons nous organiser davantage pour que la lutte aboutisse. Comme l’a dit un confrère, nous ne reculerons pas, car nous avons des armes de destruction massive», a déclaré le «général» à des camarades hystériques.
Bassolma Bazié, 2e secrétaire général adjoint de la Confédération générale des travailleurs du Burkina (CGTB), est aussi venu traduire au SYNATIC le soutien du Collectif CGTB (composé de la CGTB elle-même et de plus de 70 organisations syndicales, dont le SYNATIC). Selon lui, cette mobilisation est la preuve de la vitalité du Syndicat. Selon lui, dans tout pays, «quand le 4e pouvoir commence à crier liberté, c’est le début d’une revendication générale de toutes les couches de la société». M. Bazié a aussi invité les journalistes à se joindre au Collectif contre la vie chère le 20 juillet prochain à la place de la Nation.
Siriki Dramé, lui, a fait le point de la dernière réunion avec le ministre de tutelle le mardi 15 juillet. Selon lui, cette mobilisation est inédite et à mettre à l’actif des confrères, surtout des franges jeune et féminine. En attendant le communiqué oral du Conseil des ministres du 17 juillet, qui devrait apporter une réponse conséquente à la plateforme minimale du SYNATIC, comme l’a promis le ministre, le SGA de l’organisation syndicale a demandé à ses camarades de rester mobilisés pour la suite.


M. Arnaud Ouédraogo




Encadré


Ils ont dit



Adama Barro, SG du ministère de la Communication
«Je suis outré de voir ce qui est mis dans la presse à mon crédit»


Je tiens d’abord à dire que le mot immixtion est inapproprié, car, jusqu’à preuve du contraire, la RTB est sous la tutelle du ministère de Communication, et le ministre en est le directeur de publication. Ce que nous faisons, c’est de l’encadrement, comme le prévoient les textes pour les médias publics, dont la RTB fait partie. Et quand nous nous adressons à la RTB, c’est pour lui rappeler les règles du métier qui sont l’équilibre, la pluralité, tout ce qu’il faut pour donner une information honnête.

Mais on les accuse d’être les griots du pouvoir.
Personne n’a demandé aux médias d’Etat d’être les griots du pouvoir, pas plus que d’être les griots de l’opposition. Il leur est demandé de travailler de façon professionnelle. Ce qui se passe aujourd’hui, et ça c’est regrettable, c’est quoi ? Vous allez en reportage, vous ne prenez pas de notes, vous répercutez des propos d’agitateurs qui ne sont pas toujours acceptables. Les médias publics doivent servir l’intérêt général, et ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est la connivence. On ne peut pas vouloir être indépendant et accepter le diktat d’un camp au détriment de l’autre. Ce qu’il faut dans ce métier, c’est l’humilité. Quand on refuse la critique objective, on tombe dans autre chose. Et si on n’est pas humble, on n’est pas fait pour ce métier. Les règles des Rédactions dans le monde entier, c’est que personne ne doit écrire un papier et penser qu’il ne peut pas être retouché par sa hiérarchie. Pour revenir à cette affaire de marche du 29 juin, je n’ai jamais été à la RTB. J’étais ici, dans mon bureau, ce samedi-là jusqu’à 16h et après je suis rentré chez moi. D’aucuns prétendent que je suis allé à la RTB, où j’aurais récupéré des rushes. Que l’on me donne le nom de la personne à qui j’ai pris ces rushes-là. On se lance dans des affirmations gratuites alors que ce métier nous dit de vérifier, de recouper. Personne ne l’a fait. C’est de la pure invention et de la folie. Ce métier ne s’exerce pas comme ça. Je suis outré de voir ce qui est mis dans la presse à mon crédit. Je ne suis pas d’accord. J’ai pratiqué ce métier pendant longtemps, je l’enseigne, j’ai des élèves et anciens élèves qui sont dans les médias publics. Et ils savent ce que je leur ai enseigné, ce que je leur ai dit. Du reste, je demeure un professionnel et je pense que j’ai mon opinion. Quand, à la RTB, dans un reportage parlant de la Thaïlande, on parle de l’ambassadeur de "Chine Thaïlande", vous pensez qu’on peut entendre cela sur nos ondes et se taire ? Quand la veille du bac on déclare dans un reportage qu’il n’y aura qu’un sujet en SVT alors que les élèves ont marché pour protester contre cela, vous voulez qu’on se taise ? Voilà ce que certains qualifient d’immixtion. C’est pourquoi je vous dis que ce mot est inapproprié.



Jérôme Tiendrébéogo, journaliste sportif (RTB Télé)
"Vous allez voir les preuves sur les réseaux sociaux"


Je suis un pur produit de l’ISTIC, j’y ai été formé pendant 5 ans. Mais quand je regarde tous ces tripatouillages dans l’information, j’avoue que j’ai honte d’avoir été enseigné par certains, parce que ce qu’ils nous ont dit entre quatre murs à l’ISTIC est carrément aux antipodes de ce qu’ils font sur le terrain. Vous pensez que nous pouvons, à l’unanimité, accuser quelqu’un sans preuve ? Vous allez en voir les preuves sur les réseaux sociaux à partir d’aujourd’hui, car nous avons les rapports de la conférence de rédaction du 1er juillet, donc celle tenue après la marche de l’opposition, où les gens ont critiqué l’immixtion de l’autorité. Une phrase de ce document que j’ai en tête est : «Si les responsables pensent que les journalistes ne peuvent pas bien traiter les éléments, qu’ils le fassent eux-mêmes». Franchement, quand on vous enseigne les règles élémentaires du journalisme et qu’on vient vous interdire de les appliquer dans certaines circonstances, j’avoue qu’on a honte d’être enseigné par certains. Le cas du 29 juin est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, et à partir de maintenant nous ne sommes plus d’accord pour nous laisser manipuler, et nous laisser livrer à la vindicte populaire pour des gens qui ne protègent que leurs postes. Nous sommes des professionnels, et nous savons jusqu’où nous pouvons aller dans le cadre d’un média d’Etat. Mais convenez avec moi que lorsqu’on va couvrir une manifestation de l’envergure de celle de l’opposition et qu’on ne diffuse de ladite manifestation qu’un élément de 48 secondes, en plus sans intervention, c’est loin d’être professionnel. Avec la marche pour la paix du CDP qui a été organisée le 6 juillet, il n’y a pas de comparaison possible. Comparaison n’est pas raison, mais reconnaissons que le déséquilibre saute à l’oil ici. Et nous, en tant que journalistes de médias publics, nous disons non. C’est fini, nous n’allons plus sortir pour être la risée de tous et être traités comme des moins que rien à l’intérieur. C’est fini, nous voulons notre liberté.





Propos recueillis par

M.A.O.





Encadré 2



Les à-côtés
«REO, notre ministre !»
Lorsque Raymond Edouard Ouédraogo est apparu au sit-in du SYNATIC, plusieurs manifestants se sont rués vers lui en criant : «REO, notre ministre !» ; «REO, reviens !» Mais l’homme s’est contenté de sourire et de dire qu’il est libre et que ses convictions ne sont pas à marchander.
Labli Thiombiano, caméraman


Durant tout le sit-in jusqu’au meeting à la Bourse du travail, un confrère a fini par attirer l’attention. Il s’agit d’un caméraman inédit : l’inoxydable Moustapha Labli Thiombiano, le directeur de publication et fondateur d’Horizons FM et de TVZ. L’homme a préféré être lui-même témoin de l’événement. Est-ce parce qu’il a viré tout le monde ? Sacré Labli !
«On ne veut pas de la RTB !»
Comme pour rire de leurs propres malheurs, certains confrères de la «chaîne au cour des grands événements» n’ont pas manqué de chahuter le caméraman de la RTB Télé qui filmait les scènes de protestation. «On ne veut pas de la RTB ! Tu filmes pourquoi ? On sait que ça ne va pas passer», pouvait-on entendre.



Encadré 3



Note de la Rédaction RTB télé
Des agents du ministère de la Communication, à l’appel du Syndicat autonome de l’information et de la culture, annoncent qu’ils observeront un sit-in le mardi 16 juillet pour protester contre, disent-ils, «l’immixtion du ministère de la communication dans le traitement de l’information» ; le syndicat s’appuie sur le traitement de l’information relatif à la marche de l’opposition du 29 juin 2013 dont le reportage aurait, selon ses leaders, subi un certain charcutage opéré par le secrétaire général du ministère de la Communication qui aurait alors fait intrusion dans les salles de montage de la Télévision nationale;

Ces allégations obligent la Rédaction de la RTB Télévision à faire le point suivant à l’intention de l’opinion publique:

1. A aucun moment, le secrétaire général du ministère de la Communication ne s’est rendu à la télévision nationale pour apprécier la qualité d’un reportage.

2. A aucun moment, aucun journaliste n’a reçu une quelconque injonction ou directive particulière du ministère de la Communication pour orienter le traitement de l’information.

3. Nous témoignons que le ministère de la Communication a toujours fait confiance au professionnalisme des journalistes et qu’il exige toujours de nous, en tant qu’autorité de tutelle, le respect des principes d’éthique et de déontologie.

4. La rédaction en chef est suffisamment responsable pour assumer ses choix éditoriaux, pour assurer un traitement équilibré de l’information, tout en évitant d’être des relais de la haine, de la violence et de la destruction, à l’image de la radio mille collines.

5. Notre passion, c’est de servir au mieux notre public et notre nation, et cette volonté nous a conduits à l’organisation d’un sondage d’opinion qui est en cours; les indications qui en sortiront nous serviront de repères pour l’édification d’une RTB toujours plus professionnelle et à l’écoute de son public. C’est l’ambition que nous portons à l’orée du cinquantenaire de la création de la télévision nationale.

M. Arnaud Ouédraogo – Source: Observateur paalga

Thu, 18 Jul 2013 23:01:00 +0200

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