Histoire générale de l’Afrique, II: Afrique ancienne

“La religion peut être considérée comme une des contributions philosophiques de l’Égypte. Les anciens Égyptiens ont conçu de nombreuses théories sur la création de la vie, le rôle des puissances naturelles et le comportement de la communauté humaine à leur égard, ainsi que sur le monde des dieux et leur influence sur la pensée humaine, les aspects divins de la royauté, le rôle des prêtres dans la communauté, la croyance en l’éternité et en la vie dans l’au-delà.
Cette profonde expérience de la pensée abstraite a exercé sur la communauté égyptienne une influence qui produisit un effet durable sur le monde extérieur. L’influence religieuse égyptienne sur certains aspects de la religion gréco-romaine est particulièrement apparente pour l’historien, comme en témoigne la popularité de la déesse Isis et de son culte dans l’Antiquité classique.”

 

Introduction générale – G. Mokhtar avec la collaboration de J. Vercoutter

Le présent volume de l’Histoire générale de l’Afrique concerne cette longue période de l’histoire du continent qui va de la fin du Néolithique, c’est-à-dire vers le VIIIe millénaire avant notre ère, jusqu’au début du VIIe siècle de notre ère. Cette période qui couvre quelque neuf mille ans de l’histoire de l’Afrique a été découpée, non sans hésitation, selon quatre grandes zones géographiques :
— Le «couloir» nilotique, égyptien et nubien (chapitres 1 à 12).

— Le «massif» éthiopien (chapitres 13 à 16).
— La partie de l’Afrique souvent désignée, par la suite, sous le nom de «Maghreb», et son complément saharien (chapitres 17 à 20).
— Le reste de l’Afrique, enfin, à l’est comme à l’ouest, au sud comme au nord de l’équateur, avec les îles africaines de l’océan Indien (chapitres 21 à

24). La répartition ainsi adoptée résulte en fait du compartimentage actuel de la recherche historique en Afrique. Il aurait pu paraître plus logique, en effet, de diviser le volume selon les grandes divisions écologiques du continent qui offrent aux groupes humains qui les habitent les mêmes conditions de vie, sans qu’aucune véritable « barrière » physique ne s’oppose aux échanges, culturels ou autres, à l’intérieur de ces régions.

On aurait obtenu alors une division toute différente qui, allant du nord au sud, aurait compris : ce que l’on appelle, après le vIIIe siècle de notre ère, « l’île du Maghreb », en grande partie méditerranéenne par sa géologie, son climat, son écologie en général ; la large bande sub-tropicale saharienne et

Afrique ancienne

son « accident » tectonique qu’est la vallée du Nil ; puis la zone des grands bassins fluviaux sub-tropicaux et équatoriaux, avec leur façade atlantique ; on aurait eu ensuite, vers l’est, le massif éthiopien avec la corne de l’Afrique tournée vers l’Arabie et l’océan Indien; enfin, la réunion des Grands Lacs équatoriaux aurait offert la transition nécessaire entre les bassins nilotique, nigérien et congolais vers l’Afrique méridionale et ses annexes que sont Madagascar et les autres îles proches de l’Afrique dans l’océan Indien.

Un tel découpage, plus satisfaisant pour l’esprit que celui qui a dû être arrêté, était malheureusement irréalisable. Le chercheur qui veut étudier l’Histoire de l’Afrique dans l’Antiquité est considérablement gêné, en effet, par le poids du passé. Le «sectionnement» qui lui est imposé et qui se reflète dans le plan ici adopté, résulte en très grande partie de la colonisation des XIXe et XXe siècles de notre ère. Qu’il fût « colon », intéressé au pays où il vivait, ou « colonisé » se penchant sur le passé de son peuple, l’historien se trouvait, malgré lui, enfermé dans des limites territoriales arbitrairement fixées, Il lui était difficile, voire impossible, d’étudier les rapports avec les contrées avoisinantes qui pourtant faisaient le plus souvent un «tout», historiquement parlant, avec le pays où il résidait.

Ce poids historique, si lourd, n’a pas entièrement disparu aujourd’hui. Par paresse d’esprit d’une part: enfermé dans une ornière, on a, malgré soi, tendance à la suivre, mais aussi parce que les archives de l’Histoire de l’Afri- que que sont les documents de fouilles ou les textes et l’iconographie, pour certaines régions, sont réunies, classées et publiées selon un ordre préconçu, mais arbitraire, qu’il est fort difficile de remettre en question.

ce volume de l’Histoire de l’Afrique, plus encore peut-être que le volume qui l’a précédé, doit recourir aux hypothèses. La période qu’il couvre est obs- cure, en raison de la rareté des sources, en général, et des sources bien datées, en particulier. Cette remarque vaut aussi bien pour les sources archéologi- ques, très inégalement réunies, que pour les sources écrites ou figurées, sauf pour certaines régions relativement privilégiées comme la vallée du Nil et le «Maghreb». C’est cette insuffisance de bases fermes de documentation qui rend indispensable le recours aux hypothèses, les faits établis avec certitude restant toujours l’exception.

Autre point à souligner: il y a de grandes insuffisances dans les sources archéologiques dont dispose l’historien. Les fouilles, pour l’ensemble du continent, n’ont pas rejoint la densité qu’elles ont atteinte dans certaines parties de l’Afrique, le long de la côte et dans l’arrière-pays de sa frange sep- tentrionale notamment, et surtout dans la vallée du Nil depuis la mer jusqu’à la IIe Cataracte.

Cette insuffisance, en quantité, des documents archéologiques ne peut malheureusement être complétée par les récits de voyageurs étrangers, contemporains des événements ou des faits que l’on cherche à cerner. Le caractère massif et l’étendue même du continent ont découragé, dans l’An- tiquité comme aux époques ultérieures, la pénétration en profondeur des allogènes. On remarquera que l’Afrique, dans l’état actuel de nos connais- sances, est le seul continent où les «périples» aient joué un rôle historique important. (Cf. chapitres 18 et 22).

Ces diverses considérations expliquent pourquoi l’Histoire de l’Afrique, de – 7000 à + 700, reste encore le domaine des grandes hypothèses. Celles-ci, toutefois, ne sont jamais gratuites, elles reposent sur des documents, rares et insuffisants certes, mais qui existent néanmoins. La tâche des auteurs qui ont contribué à cet ouvrage a été de réunir, de peser, de critiquer ces sour- ces. Spécialistes des régions dont ils retracent l’histoire, aussi fragmentaire soit-elle, ils présentent ici la synthèse de ce qu’il est légitime de déduire des documents dont ils disposaient. Les hypothèses qu’ils présentent, bien que sujettes à réexamen lorsque les sources s’enrichiront, permettront, nous en sommes sûrs, d’encourager et de donner des lignes directrices de recherches aux historiens de l’avenir.

Parmi les nombreuses zones d’ombre qui nous masquent encore l’évo- lution historique de l’Afrique, celle qui recouvre le peuplement ancien du continent est l’une des plus denses. Ce peuplement est en effet des plus mal connus. Les thèses en présence qui trop souvent reposent sur un nom- bre insuffisant d’observations scientifiquement valables, ces thèses sont difficilement conciliables à une époque où l’anthropologie physique est en pleine mutation. Le «monogénétisme» lui-même, par exemple (cf. chapitre 1), n’est encore qu’une hypothèse de travail qui demande à être éprouvée. Par ailleurs, compte tenu de l’énorme laps de temps qui s’est écoulé entre les pré- ou proto-humains découverts dans la vallée de l’Omo ou à Olduvai (cf. volume I) et l’apparition de types humains bien caractérisés en Afrique méridionale notamment, admettre, sans preuves ou découverte de chaînons intermédiaires, qu’il y a eu continuité permanente et évolution in situ, ne peut être malheureusement qu’une vue de l’esprit.

Dans ce même domaine du peuplement, la densité de la population afri- caine durant la période cruciale qui s’est écoulée de 8000 à 5000 avant notre ère serait importante à apprécier. C’est, en effet, la période de la genèse des cultures qui se sont ensuite diversifiées. Or, selon que cette densité est très forte ou faible, elle favorise ou rend inutile le développement de l’écriture.

L’originalité de l’Egypte antique, par rapport au reste de l’Afrique à la même époque, réside peut-être essentiellement dans le fait que la forte densité des populations établies à haute époque sur les bords du Nil, entre Ire Cataracte et partie méridionale du Delta, a exigé, peu à peu, l’usage de l’écriture pour la simple coordination du système d’irrigation indispensable à la survie de ces populations. En revanche, au sud de la cataracte d’Assouan, une faible densité de l’occupation humaine n’aurait pas rendu l’emploi de l’écriture indispensable, les petits groupes somatiques occupant le pays res- tant indépendants les uns des autres. Il est donc, on le voit, très regrettable que la densité du peuplement reste, à cette époque, du seul domaine des hypothèses.

L’écologie, enfin, joue un grand rôle dans l’histoire de l’Afrique. Elle y varie considérablement dans l’espace comme dans le temps. La dernière phase humide du Néolithique s’achève vers – 2400, en pleine période historique, alors que les Pharaons de la ve dynastie règnent en Egypte. Les conditions climatiques, et donc agricoles, qui ont présidé à l’éclosion des premières grandes civilisations africaines, ne sont donc pas les mêmes que celles qui ont prévalu par la suite. Il faut en tenir compte dans l’étude des rapports qui ont uni ces civilisations avec les populations qui les entouraient. L’environnement de – 7000 à – 2400, soit pendant 4600 ans, c’est-à-dire pendant beaucoup plus de la moitié de la période étudiée dans ce volume, a été très différent de celui qui s’est établi après la seconde moitié du IIIe millénaire. Ce dernier, qui sem- ble très proche de l’environnement actuel, a fortement marqué les sociétés humaines établies en Afrique. La vie de société n’est pas, ne peut pas être la même dans les grandes zones désertiques subtropicales au sud et au nord que dans le domaine de la grande forêt équatoriale, dans les massifs montagneux et dans les grands bassins fluviaux, ou dans les marais et les grands lacs. Au demeurant, ce «compartimentage» en grandes zones écologiques donne une importance capitale aux routes qui permettent de passer d’un domaine à l’autre, par exemple du «Maghreb» ou de l’Ethiopie montagneuse, comme de la vallée du Nil, vers les bassins centraux du Congo, du Niger et du Sénégal ; ou encore de la façade maritime atlantique vers la mer Rouge et l’océan Indien. Or, ces routes sont encore très mal explorées. On les devine, ou plutôt on les «suppose» beaucoup plus qu’on ne les connaît. Leur étude archéologique, quand elle pourra être entreprise systématiquement, devrait nous apprendre beaucoup sur l’histoire de l’Afrique. En effet, ce n’est que lorsqu’elles auront été reconnues et explorées à fond que l’on pourra aborder, avec fruit, l’étude des migrations qui, de – 8000 à – 2500, ont profondément modifié la répartition des groupes humains en Afrique, à la suite des dernières grandes fluctuations climatiques qui affectèrent le continent.

Nous ne possédons encore que de trop rares jalons sur certaines de ces routes. Il n’est même pas impensable que certaines d’entre elles soient com- plètement inconnues de nous. L’examen approfondi des photographies prises par satellites n’est pas encore systématiquement entrepris. Il devrait éclairer d’un jour tout nouveau l’étude des grands axes de communication anciens, transafricains, aussi bien que les voies secondaires, non moins importantes. Cet examen permettra aussi de diriger et de faciliter les contrôles archéologi- ques sur le terrain, indispensables pour apprécier, entre autres, les influences réciproques que les grandes aires de culture ont exercé les unes sur les autres dans l’Antiquité. C’est peut-être dans ce domaine que l’on peut attendre le plus des recherches à entreprendre.

comme on le voit, les chapitres du volume II de l’Histoire de l’Afrique constituent des points de départ pour des recherches futures beaucoup plus que l’exposition de faits bien établis. Sauf dans des cas exceptionnels et pour des régions très limitées par rapport à l’immensité du continent africain, ces derniers restent malheureusement fort rares.

La vallée du Nil depuis le Bahr el-Ghazal, au sud, jusqu’à la Médi- terranée, au nord, tient, dans l’Antiquité, une place à part dans l’Histoire de l’Afrique. Elle doit cette place particulière à plusieurs faits: à sa propre position géographique tout d’abord, ensuite à l’originalité de son écologie par rapport au reste du continent, enfin, et surtout, l’abondance — relative, certes, mais unique en Afrique — de sources originales bien datées, qui permettent de suivre son histoire depuis la fin du Néolithique vers – 5000 jusqu’au vIIe siècle de notre ère.

Position géographique

En grande partie parallèle aux rives de la mer Rouge et de l’océan Indien auxquels des dépressions perpendiculaires à son cours lui donnent accès, la vallée du Nil, au sud du 8e parallèle Nord et jusqu’à la Méditerranée, est aussi largement ouverte vers l’Occident grâce aux vallées qui, parties de la région tchadienne, du Tibesti et de l’Ennedi, aboutissent dans son cours. L’épanouissement du Delta, les oasis libyques, comme l’isthme de Suez, lui donnent enfin un large accès à la Méditerranée. Ainsi ouvert à l’est et à l’ouest, comme au sud et au nord, le «couloir nilotique» est une zone de contacts privilégiés non seulement entre les régions africaines qui le bordent, mais aussi avec les centres de civilisation anciens plus éloignés de la péninsule arabique, de l’océan Indien et du monde méditerranéen, occidental aussi bien qu’oriental.

Toutefois l’importance de cette situation géographique varie dans le temps. Le Néolithique finissant est caractérisé, en Afrique, par une der- nière phase humide qui se prolonge dans l’hémisphère Nord jusque vers – 2400. Durant cette période qui s’étend du vIIe au IIIe millénaire avant notre ère, les régions situées à l’est comme à l’ouest du Nil connaissent des conditions climatiques favorables aux installations humaines et en conséquence les rapports et les contacts entre l’orient et l’occident du continent ont une importance égale à ceux qui se nouent entre le nord et le sud.

A partir de – 2400, en revanche, le dessèchement même de la partie de l’Afrique située entre les 30e et 15e parallèles Nord fait de la vallée du Nil la voie de communication principale entre la façade méditerranéenne du conti- nent et ce que l’on appelle aujourd’hui l’Afrique au sud du Sahara. C’est par elle que transiteront, du nord au sud et vice versa, matières premières, objets fabriqués et, sans doute, idées.

Comme on le voit, en raison des variations du climat, la position géo- graphique de la vallée moyenne du Nil, comme de l’Egypte, n’a pas la même importance, ou plus précisément le même impact, durant la période qui s’écoule de – 7000 à – 2400 qu’après cette date. De 7000 à 2400 avant notre ère, groupes humains et cultures peuvent circuler librement dans l’hémisphère Nord, aussi bien de l’est à l’ouest que du sud au nord. C’est l’époque primordiale de formation et d’individualisation des cultures afri- caines. C’est aussi l’époque où les rapports entre l’est et l’ouest ont pu, le plus librement, jouer entre la vallée du Nil et les civilisations du Proche- Orient, d’une part, comme entre l’Afrique occidentale et l’Afrique orientale d’autre part.

A partir de – 2300, en revanche, et jusqu’au vIIe siècle de notre ère, la vallée du Nil devient la voie privilégiée entre le sud et le nord du Continent. C’est par elle que passeront les échanges de nature diverse entre l’Afrique noire et la Méditerranée.

Le déferlement des sables (extrait de l’article de Farouk El-Baz, « Le Courrier de l’Unesco », juillet 1977, photo Nasa, Etats-Unis). L’assemblage de 60 photographies de l’Egypte, transmises par un satellite « Landsat » en orbite à 920 km de la Terre, montre nettement, en foncé, l’étroit ruban fertile constitué par la vallée du Nil, ainsi que le triangle du delta et l’oasis du Fayoum. Le désert occupe les deux tiers de l’image, à l’ouest du Nil. Dans la partie inférieure, on peut distinguer des rangées de dunes dessinant de grandes courbes parallèles.

Sources de l’histoire de la vallée du nil dans l’antiquité

L’importance et les avantages que procure à la vallée du Nil sa position géographique dans l’angle nord-est du continent auraient pu rester un sim- ple «thème» excitant pour l’esprit, servant, au mieux, d’introduction aux recherches historiques, si cette même vallée n’était pas aussi la partie de l’Afrique la plus riche en sources historiques anciennes. Ces sources per- mettent, dès le ve millénaire avant notre ère, de contrôler et d’apprécier le rôle joué par les facteurs géographiques dans l’histoire de l’Afrique en général. Elles nous permettent aussi non seulement de connaître assez bien l’histoire «événementielle» de l’Egypte proprement dite, mais, surtout, de nous faire une idée précise de la culture matérielle, intellectuelle et religieuse de la basse et moyenne vallée du Nil, jusqu’aux marais du Bahr el-Ghazal.

Les sources à notre disposition sont à la fois archéologiques, donc muettes — en apparence du moins —, et littéraires. Les premières, surtout pour les plus hautes époques, n’ont été recherchées et réunies que récemment. Elles sont encore non seulement incomplètes et inégales, mais aussi peu ou mal exploitées. Les secondes, en revanche, ont une longue tradition derrière elles.

Bien avant Champollion, en effet, l’Egypte «mystérieuse» a attiré la curiosité. Dès l’époque « archaïque », au vIe siècle avant notre ère, les Grecs, successeurs en cela des Préhellènes, notaient déjà ce qui dans la vallée du Nil différait de leurs coutumes et de leurs croyances. Les observations qu’ils firent dans ce domaine nous sont parvenues grâce à Hérodote. Pour mieux comprendre leurs nouveaux sujets, les souverains lagides — surpris de l’ori- ginalité de la civilisation égyptienne — firent rédiger au IIIe siècle, toujours avant notre ère, une histoire complète de l’Egypte pharaonique: politique aussi bien que religieuse et sociale. Manéthon, égyptien de naissance, fut chargé de la rédaction de cette histoire générale de l’Egypte. Il avait accès aux archives anciennes, et pouvait les lire. Si son œuvre nous était parvenue com- plète, bien des incertitudes nous eussent été épargnées. Malheureusement elle disparut dans l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie. Les extraits, qui ont été conservés au hasard de compilations trop souvent faites à des fins apologétiques, nous fournissent néanmoins un cadre solide pour l’histoire de l’Egypte. En effet, les trente et une dynasties «manéthoniennes» restent aujourd’hui encore la base solide de la chronologie relative égyptienne.

La fermeture des derniers temples égyptiens sous Justinien, au vIe siècle de notre ère, eut pour conséquence l’abandon des écritures de l’Egypte pharaonique : hiéroglyphique aussi bien que hiératique ou démotique. Seule la langue survécut dans le copte, mais les sources écrites devinrent peu à peu lettres mortes. Il fallut attendre 1822 et la découverte de Jean-François Champollion (1790-1832) pour que l’on ait de nouveau accès aux documents anciens rédigés par les Egyptiens eux-mêmes.

Ces sources littéraires égyptiennes anciennes ne peuvent être utilisées qu’avec prudence car elles ont un caractère particulier. Le plus souvent elles ont été rédigées avec une arrière-pensée précise: énumérer les réalisations d’un pharaon, pour démontrer ainsi qu’il accomplissait au mieux sa mission terrestre, celle de maintenir l’ordre universel voulu par les dieux (Maât), en s’opposant aux forces du chaos qui menacent cet ordre en permanence. Ou encore, assurer la perpétuité du culte et du souvenir des pharaons qui avaient mérité la reconnaissance des générations successives. C’est à ces deux catégories de documents qu’appartiennent d’une part les longs textes et les représentations figurées « historiques » qui ornent certaines parties des temples égyptiens et, d’autre part, les « listes d’ancêtres » vénérables comme celles que l’on trouve sculptées dans les temples de Karnak, à la XVIIIe dynastie, et à Abydos à la XIXe.

Pour compiler les listes royales comme celles auxquelles nous venons de faire allusion, les scribes disposaient de documents «authentiques» établis soit par le clergé, soit par l’administration royale. Cela suppose, d’ailleurs, l’existence d’archives officielles régulièrement tenues. Malheureusement deux seulement de ces documents nous sont parvenus. Encore sont-ils incomplets.

Ce sont la Pierre dite de Palerme, car le fragment le plus important de ce texte est conservé au musée de cette ville sicilienne, et le Papyrus royal de Turin.

La Pierre de Palerme

C’est une dalle de diorite, gravée sur ses deux faces, qui nous donne les noms de tous les pharaons ayant régné en Egypte depuis les origines jusqu’à la Ve dynastie vers – 2450. A partir de la IIIe dynastie, la Pierre de Palerme énumère non seulement les noms des souverains dans l’ordre de leur succession, mais aussi, année par année, les événements les plus importants des règnes. Ce sont de véritables «annales» et il est d’autant plus regrettable que, brisé, ce document incomparable ne nous soit par- venu qu’incomplet.

Le Papyrus de Turin

Ainsi appelé car il est conservé dans le musée de cette ville, il est non moins capital, bien qu’il ne consiste qu’en une liste des souverains, avec leur « pro- tocole complet» et le nombre d’années, mois et jours de leur règne, classés par ordre chronologique. Cette liste allait jusqu’à la XXe dynastie. Il donnait donc une liste complète de tous les pharaons depuis la plus haute époque jusqu’en – 1200 environ. Malheureusement, trouvé intact au XIXe siècle, il fut si malmené lors de son transport qu’il fut mis en miettes et qu’il a fallu des années de travail pour le reconstituer.

Mais de très nombreuses lacunes subsistent encore aujourd’hui. Une des particularités du Papyrus de Turin est de grouper les pharaons en séries. A la fin de chacune de ces «séries», le scribe fait l’addition du nombre total d’années pendant lesquelles les pharaons ainsi groupés ont gouverné. Nul doute que nous n’ayons là l’origine des «dynasties» manéthoniennes.

Chronologie égyptienne

Pierre de Palerme, Papyrus de Turin et listes royales monumentales sont d’autant plus importants pour l’histoire de l’Egypte que les Egyptiens n’ont jamais utilisé d’ère continue ou cyclique tels que nos dates: avant ou après le Christ, celle de l’Hégire ou des Olympiades, par exemple. Leur comput est fondé sur la personne même du pharaon, et toute date est donnée par rapport au souverain régnant lors de la rédaction du document. C’est ainsi, pour prendre un exemple, qu’une stèle sera datée de «l’an 10 du pharaon N, le 2e mois de la saison Akhet, le 8e jour», mais le comput repartira à un lors de l’accession au trône du souverain suivant. Cet usage explique l’importance, pour l’établissement de la chronologie, de connaître à la fois les noms de tous les pharaons ayant régné et la durée du règne de chacun d’entre eux. S’ils avaient pu nous parvenir intacts, Papyrus de Turin et Pierre de Palerme nous auraient fourni cette connaissance indispensable. Malheureusement il n’en est rien et les autres monuments qui complètent parfois les lacunes de ces deux sources capitales n’ont pas suffi cependant à nous transmettre une liste complète et sûre de tous les pharaons égyptiens. Non seulement, pour certaines périodes, l’ordre de succession lui-même reste sujet à controverse lorsque Papyrus de Turin et Pierre de Palerme font défaut, mais encore la durée exacte du règne de certains souverains reste inconnue. On ne possède, au mieux, que «la plus haute date connue» d’un pharaon donné, mais son règne a pu durer fort longtemps après l’érection du monument qui donne cette date.

Même avec ces lacunes, si l’on additionne bout à bout toutes les dates fournies par les sources à notre disposition, on arrive à un total de plus de quatre mille ans. C’est la chronologie longue qui fut acceptée par les premiers égyptologues jusque vers 1900. On s’aperçut alors qu’un tel laps de temps était impossible, car l’étude des textes et des monuments montrèrent, d’une part, qu’à certaines époques plusieurs pharaons régnaient en même temps et qu’il y avait donc des dynasties parallèles, et, d’autre part, qu’il arrivait parfois qu’un pharaon prenait un de ses fils comme co-régent. Chacun des souverains datant ses monuments de son propre règne, il y avait donc des chevauchements; et en additionnant les règnes des dynasties parallèles ou ceux des co-régents avec les règnes des souverains en titre, on aboutissait obligatoirement à un chiffre beaucoup trop élevé et faux.

Il aurait probablement été impossible de trouver une solution au pro- blème qui se posait ainsi, si une particularité du calendrier pharaonique ancien n’avait fourni un cadre chronologique sûr, parce qu’il liait ce calendrier à un phénomène astronomique permanent pour lequel il était facile d’établir des tables. Nous faisons allusion ici au lever de l’étoile Sothis — notre Sirius — en même temps que le soleil sous la latitude d’Héliopolis-Memphis. C’est ce qu’on appelle le « lever héliaque de Sothis » qui fut observé et noté dans l’Antiquité par les Egyptiens. Ce sont ces observations qui ont fourni les dates « sothiaques » sur lesquelles repose encore aujourd’hui l’essentiel de la chronologie égyptienne.

A l’origine, les Egyptiens comme la majorité des peuples de l’Antiquité semblent avoir utilisé un calendrier lunaire, notamment pour fixer les dates des fêtes religieuses. Mais, à côté de ce calendrier astronomique, ils en utili- saient un autre. Peuple de paysans, leur vie quotidienne était puissamment marquée par le rythme de la vie agricole : semailles, moissons, engrangement, préparation des nouvelles semailles. Or, en Egypte, dans la Vallée, ce rythme agricole est conditionné par le Nil, dont les avatars déterminent la date des différentes opérations. Rien d’étonnant donc que, parallèlement à un calen- drier religieux, lunaire, les anciens habitants de la Vallée aient aussi utilisé un calendrier naturel fondé sur le retour périodique de l’événement, capital pour leur existence, qu’était l’inondation, la crue du Nil.

Dans ce calendrier, la première saison de l’année — en égyptien Akhet — voyait le début de la crue. Les eaux du fleuve montaient peu à peu et recouvraient les terres desséchées par l’été torride. Pendant quatre mois environ, les champs allaient se gorger d’eau. Au cours de la saison suivante, les terres peu à peu sorties de l’eau de la crue étaient prêtes à être ense- mencées. C’est la saison Peret — littéralement: «sortir» —, terme qui fait sans doute allusion à la fois à la «sortie» des terres de l’eau et à celle de la végétation. Les semailles achevées, le paysan attendait la germination puis la maturation des plantes. Au cours de la troisième et dernière saison, les Egyptiens moissonnaient puis engrangeaient les récoltes. Ils n’avaient plus ensuite qu’à attendre la nouvelle crue et à préparer les champs à sa venue. c’était la saison Shemou.

Il est possible, sinon très vraisemblable, que pendant fort longtemps les Egyptiens se soient contentés de ce calendrier. Le premier de l’an commen- çait alors avec la montée réelle de la crue. La saison Akhet ainsi inaugurée se poursuivait jusqu’au retrait réel des eaux, qui marquait le début de la saison Peret. Celle-ci se terminait lorsque les céréales venues à maturité étaient prêtes à être fauchées, ce qui marquait le début de la saison Shemou qui ne se terminait qu’avec la nouvelle crue. Peu importait aux paysans que telle saison fut plus longue que telle autre, ce qui comptait pour eux c’était l’organisation du travail qui variait avec les trois saisons.

A quel moment, et pour quelles raisons, les Egyptiens ont-ils lié la crue du Nil à l’apparition simultanée du soleil et de l’étoile Sothis à l’horizon ? Il sera sans doute difficile de le déterminer. Nul doute que ce lien ne soit le résultat d’observations répétées et de profondes croyances religieuses. L’étoile Sothis (Sirius) — en égyptien Sepedet : « l’Aiguë », la Pointue — sera plus tard identifiée à Isis dont les larmes, croyait-on, déterminent la crue du Nil. Peut-être avons-nous là le reflet d’une croyance très ancienne qui associait l’apparition de l’étoile divinisée à la montée des eaux. Quelles que soient leurs raisons, les Egyptiens, en liant le début de la crue et, partant, le premier jour de l’année à un phénomène astronomique, nous ont fourni le moyen de fixer des points de référence très sûrs dans leur longue histoire.

Sous la latitude de Memphis, le début, fort discret, de l’inondation se situe vers la mi-juillet. Une observation de quelques années semble avoir suffi aux Egyptiens pour leur montrer que le commencement de la crue revenait en moyenne tous les 365 jours. Ils divisèrent alors leur année de trois saisons empiriques en une année de douze mois de trente jours chacun. Puis ils affectèrent quatre mois à chacune des saisons. En ajoutant cinq jours supplémentaires — en égyptien les cinq heryourenepet: «les cinq sur (en plus de) l’année», que les Grecs appelèrent «épagomènes» — les scribes obtinrent une année de 365 jours qui était, de beaucoup, la meilleure de toutes celles qui furent adoptées dans l’Antiquité. Toutefois, bien que très bonne, cette année n’était pas par- faite. En effet, la révolution de la terre autour du soleil se fait, non pas en 365 jours, mais en 365 jours 1/4. Tous les quatre ans, l’année officielle, administra- tive, des Egyptiens prenait un jour de retard sur l’année astronomique, et ce n’est qu’au bout de 1460 ans — ce que l’on appelle une période sothiaque — que les trois phénomènes : lever du soleil, lever de Sothis, début de l’inondation se produisaient simultanément au premier de l’an officiel.

Ce lent décalage entre les deux années eut deux résultats importants. Le premier est de permettre aux astronomes modernes de déterminer à quelle date les Egyptiens avaient pu adopter leur calendrier; cette date devant, nécessairement, coïncider avec le début d’une période sothiaque. La coïn- cidence des phénomènes, début de l’inondation et lever héliaque de Sothis, s’est produite trois fois au cours des cinq millénaires qui ont précédé notre ère : en – 1325/– 1322, en – 2785/– 2782 et en – 4245/– 4242. On a longtemps cru que c’était entre – 4245 et – 4242 que les Egyptiens avaient adopté leur calendrier. On admet maintenant que ce ne fut qu’au début de la période sothiaque suivante, soit entre – 2785/– 2782.

Le deuxième résultat de l’adoption par les Egyptiens du calendrier solaire fixe fut d’entraîner peu à peu un décalage entre les saisons natu- relles, déterminées par le rythme même du Fleuve, et les saisons officielles utilisées par l’administration, qui étaient, elles, fondées sur une année de 365 jours. Ce décalage, d’abord peu sensible, un jour tous les quatre ans, s’accroissait peu à peu; il passait d’une semaine à un mois, puis à deux mois, jusqu’à ce que les saisons officielles en arrivent à être entièrement décalées et que l’été (Shemou) du calendrier officiel tombe en pleine saison Peret naturelle. Ce décalage ne manqua pas de frapper les scribes égyptiens et nous possédons des textes qui notent, très officiellement, la différence entre le lever héliaque réel de Sothis et le début de l’année administrative. Ces observations ont permis de fixer avec une approximation de quatre ans les dates suivantes :
— Le règne de Sésostris III englobe nécessairement les années –1882/–1879. — L’an 9 d’Aménophis I est tombé entre les années –1550 et –1547.
— Le règne de Thoutmosis III englobe les années –1474/–1471.

En combinant ces dates avec celles, relatives, fournies par les sources à notre disposition: Papyrus de Turin, Pierre de Palerme, monuments datés des diverses époques, on a pu obtenir une chronologie de base, la plus sûre de celles de tout l’Orient ancien. Elle fixe le début de l’histoire de l’Egypte à –3000. Les grandes divisions «manéthoniennes» peuvent se chiffrer ainsi :
— IIIe-vIe dynastie (Ancien Empire): vers –2750/–2200.
— vIIe-Xe dynastie (Ire Période intermédiaire): –2200/–2150.
— XIe-XIIe dynastie (Moyen Empire): –2150/–1780.

— XIIIe-XvIIe dynastie (IIe Période intermédiaire) : – 1780/– 1580. — XvIIIe-XXe dynastie (Nouvel Empire) : – 1580/– 1080.
— XXIe-XXIIIe dynastie (IIIe Période intermédiaire) : – 1080/– 730. — XXIve-XXXIe dynastie (Basse Epoque) : – 730/– 330.

La conquête d’Alexandre de Macédoine, en 332 avant notre ère, marque la fin de l’histoire de l’Egypte pharaonique et le début de la période helléni- que (cf. chap. 6).

L’environnement nilotique

Il n’est peut-être pas inutile de citer ici la phrase d’Hérodote (II.35) concluant la description de l’Egypte: «Les Egyptiens qui vivent sous un climat singulier au bord d’un fleuve offrant un caractère différent de celui des autres fleuves, ont adopté aussi presque en toutes choses des mœurs et des coutumes à l’inverse des autres hommes » (trad. Ph. E. Legrand).

Certes, lorsqu’il écrivit cette phrase, Hérodote ne pensait qu’aux pays riverains de la Méditerranée. Il n’en demeure pas moins que, de tous les pays africains, l’Egypte est celui qui possède l’environnement le plus original. Elle le doit au régime du Nil. Sans le fleuve, l’Egypte n’existerait pas. Cela a été dit et redit mille fois depuis Hérodote : c’est une vérité première.

Au vrai, les servitudes sévères que le fleuve nourricier impose aux socié- tés humaines installées sur ses rives ne se sont fait sentir que progressive- ment. Elles ne sont devenues inéluctables qu’à un moment où la civilisation égyptienne était déjà vieille de plus de sept siècles. Les groupes humains qui ont créé cette civilisation ont donc eu le temps de s’habituer progressivement aux impératifs qui leur furent peu à peu imposés par l’écologie nilotique.

Du Néolithique finissant, vers –3300 jusqu’à –2400, l’Afrique nord- occidentale, Sahara compris, a connu un régime relativement humide. L’Egypte, à cette époque, ne dépendait donc pas uniquement du Nil pour sa subsistance. A l’est comme à l’ouest de la Vallée, la steppe s’étendait encore, abritant un gibier abondant et facilitant un élevage important. L’agriculture n’était encore alors qu’une des composantes de la vie quotidienne, et l’éle- vage — voire la chasse — jouait un rôle au moins aussi important, comme en fait foi la Pierre de Palerme qui nous laisse deviner que l’impôt dû par les puissants du régime au pouvoir central était calculé non pas sur le revenu des terres qu’ils pouvaient posséder, mais sur le nombre de têtes de bétail confié à leurs bergers. Le recensement de cette richesse fondamentale se faisait tous les deux ans. Les scènes qui décorent les mastabas de l’Ancien Empire, de la fin de la IVe à la VIe dynastie (de – 2500 à – 2200), montrent bien que l’élevage tient toujours une place essentielle dans la vie des Egyptiens à cette époque.

On peut donc soupçonner que la recherche du «contrôle» du Fleuve par l’homme, qui sera l’achèvement essentiel de la civilisation égyp- tienne car c’est ce contrôle qui lui permettra de s’épanouir, fut sans doute stimulée à l’origine, non pas par le désir de mieux tirer parti de l’inondation pour l’agriculture, mais surtout pour se défendre des méfaits de la crue. On oublie parfois que le débordement du Nil n’est pas seulement bénéfique : il peut être une véritable catastrophe et c’est sans doute pour s’en protéger que les premiers habitants de la Vallée apprirent à construire digues et barrages pour mettre à l’abri leurs villages et à creuser des canaux pour assécher leurs champs. Ce faisant ils acquirent peu à peu une expérience qui leur fut indispensable lorsque le climat africain entre les 30e et 15eparallèles Nord devint progressivement aussi sec qu’il l’est aujourd’hui, transformant en déserts absolus les abords immédiats de la vallée du Nil en Egypte comme en Nubie. Toute la vie dans la Vallée fut désormais rigoureusement conditionnée par la crue.

Utilisant les techniques de construction de digues et de creusement de canaux acquises au cours des siècles, les Egyptiens mirent peu à peu au point le système d’irrigation par bassins (hod) et assurèrent ainsi non seulement leur survie, sous un climat de plus en plus désertique, mais encore leur expansion (cf. chapitres 4 et 8). Ce système, simple dans son principe et complexe dans son fonctionnement, exige une synchronisation. Il comporte deux surélévations naturelles, créées par le Nil parallèlement à ses rives au cours de millénaires de crues. Ces « digues » naturelles, ren- forcées peu à peu par les riverains pour se mettre à l’abri d’une inondation trop brutale, furent complétées par des digues perpendiculaires, véritables barrages artificiels, qui doivent sans doute leur origine aux digues édifiées par les populations les plus anciennes pour protéger leurs installations lors de la crue.

L’édification, à la fois, des levées de terre parallèles au fleuve et des bar- rages perpendiculaires eut pour résultat de découper l’Egypte en une série de bassins, d’où le nom du système. Leur sol fut rigoureusement aplani pour que, lors de la crue, l’ensemble du bassin soit recouvert d’eau. A l’arrivée de l’inondation, des «saignées» pratiquées dans les digues parallèles au Fleuve permettaient de remplir les bassins. Après avoir séjourné un certain temps, pour saturer les champs, l’eau était renvoyée au Nil en aval. Par ailleurs, un système de canaux utilisant la pente naturelle de la vallée permettait d’en- voyer l’eau prise en amont vers des terres plus basses parce que situées en aval, terres que la crue, même bonne, n’aurait pu atteindre.

Les avantages du système, que l’expérience apprit peu à peu aux Egyp- tiens, étaient d’assurer une répartition égale de l’eau et du limon sur toute la surface des terres cultivables, d’irriguer des parties de la Vallée qui seraient restées stériles, enfin, et surtout, de maîtriser le Fleuve et sa crue. Le remplis- sage des bassins tout comme les prélèvements d’amont en aval par les canaux avaient pour effet de ralentir le courant et d’éviter ainsi les conséquences désastreuses de l’irruption brusque de millions de mètres cubes d’eau arra- chant tout sur leur passage. Le ralentissement du courant à son tour facilitait le dépôt sur les champs du limon dont ces eaux étaient chargées.

Il n’est pas exagéré de dire que ce système d’irrigation, tout à fait original, est à la base même du développement de la civilisation égyptienne. Il explique comment l’ingéniosité humaine parvint peu à peu à surmonter des difficultés considérables et réussit à modifier l’écologie naturelle de la Vallée.

Cette nouvelle écologie qui résulte de l’intervention humaine exige un travail considérable. Après chaque crue, il faut réparer les digues, renforcer les barrages transversaux, recreuser les canaux. C’est là une œuvre permanente et collective, qui, à l’origine, était sans doute effectuée à l’échelle du village primitif. A l’époque historique, elle est contrôlée et mise en œuvre par le gouvernement central. Que ce dernier n’assure pas à temps l’entretien délicat de l’ensemble du système et la crue suivante risque de tout emporter avec elle, remettant la Vallée dans son état primitif. En Egypte, l’ordre politique conditionne l’ordre naturel dans une très grande mesure. En effet, il ne suffit pas, pour que la subsistance de tous soit assurée, que le système des bassins fonctionnât avec régularité. Un des caractères de la crue du Nil est de varier énormément, en volume, d’une année sur l’autre. Les inondations peuvent être, ou trop fortes et tout détruire sur leur passage, ou trop faibles et ne pas assurer une irrigation suffisante. Par exemple, de 1871 à 1900, la moitié à peine des crues furent suffisantes pour assurer les besoins de l’Egypte (cf. fig. page 24).

L’expérience apprit vite aux Egyptiens à se méfier de l’inconstance du Fleuve. Il était indispensable, pour pallier les insuffisances prévisibles, d’avoir toujours disponible un «volant» de sécurité afin de nourrir la population et, pour prévoir l’avenir, d’assurer un ensemencement normal quelles que fussent les circonstances. Ce volant est assuré par le gouvernement central grâce au double grenier royal qui stocke le grain nécessaire dans des magasins répartis dans tout le pays. En limitant la consommation dans les périodes d’abondance et en mettant en réserve le plus de ressources possible, en pré- vision de crues insuffisantes ou trop fortes, le gouvernement se substituait, pour ainsi dire, à l’ordre naturel et jouait un rôle d’une extrême importance.

On voit que l’homme, en modifiant profondément les conditions que lui imposait la nature, joue un rôle essentiel dans l’eclosion et le développement de la civilisation dans la vallée du Nil. L’Egypte n’est pas seulement un «don du Nil», elle est avant tout une création humaine, d’où l’importance des problèmes anthropologiques dans la Vallée.

Le peuplement de la vallée du nil

Dès le Paléolithique, l’homme occupe, sinon le fond de la Vallée proprement dit, du moins ses abords immédiats et notamment les terrasses qui le domi- nent. Les successions de périodes humides et sèches au Paléolithique comme au Néolithique (cf. volume I) ne manquèrent pas de modifier dans un sens ou dans l’autre la densité de la population, mais le fait demeure qu’aussi loin que l’on puisse remonter, l’homo sapiens a toujours habité l’Egypte.

A quelle race appartenait-il? Il est peu de problèmes anthropologiques qui aient soulevé autant de discussions passionnées. Au demeurant ce pro- blème n’est pas nouveau. Déjà en 1874 on argumentait pour savoir si les Egyptiens anciens étaient «noirs» ou «blancs». Un siècle plus tard, le Col- loque organisé par l’Unesco au Caire prouvait que la discussion n’était pas close, ni sans doute près de l’être.

Lire la suite sur unesdoc.unesco.org

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