Dans cet entretien, la philosophe et anthropologue Heide Goettner-Abendroth, auteure du livre Les Sociétés matriarcales, partage son parcours de recherche et ses découvertes, en s’appuyant sur des exemples concrets en Afrique, en Asie et en Amérique. Elle met en lumière les valeurs qui caractérisent ces communautés, où le pouvoir n’est ni hiérarchique ni fondé sur l’oppression, ainsi que les résistances qu’elles suscitent face au prisme patriarcal dominant.
Comment avez-vous commencé à étudier les sociétés matriarcales ?
Quand j’étais jeune étudiante en philosophie, j’avais toujours l’impression que rien ne me concernait en tant que femme. Par un heureux hasard, j’ai trouvé quelques livres sur les anciennes sociétés pré-patriarcales.
Ce sujet m’a fortement intéressée et ne m’a plus jamais quittée. En étudiant de plus près l’histoire des cultures, je n’ai trouvé à leur sujet que des vestiges, des fragments qui n’étaient pas reliés entre eux. Je me suis alors tournée vers l’anthropologie et l’ethnologie, parce que je voulais savoir comment vivaient ces sociétés : quelle était leur organisation politique, leur organisation sociale, comment on y vivait. Je n’ai pas pu appréhender les formes anciennes des sociétés matriarcales dans le cadre historique existant, mais j’ai pu le faire en allant à la rencontre de celles qui existent encore aujourd’hui. Et j’ai commencé à rassembler des connaissances, car j’ai découvert qu’il en existe encore un certain nombre à travers le monde : en Afrique, en Asie de l’Est et du Sud, en Amérique du Nord et du Sud…
Pas à pas, en mettant mes connaissances bout à bout, en analysant et en comprenant chacune de ces sociétés, je suis allée de plus en plus loin dans la description de ce qu’est une société matriarcale.
Ce sont des sociétés fondées sur le principe d’égalité, une égalité profonde et totale. Elles placent les mères au centre, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont au sommet, et leurs valeurs sont des valeurs maternelles de sollicitude, de réciprocité, d’entraide, de maintien de la paix, entre autres. En progressant dans la connaissance de ces sociétés, je me suis rendu compte que ces modes de vie pouvaient s’avérer bien meilleurs que le système patriarcal qui est le nôtre.

Comment s’organisent les sociétés matriarcales ?
Dans le patriarcat, nous avons une oppression généralisée des femmes ou des autres peuples. Nous avons une hiérarchie d’oppression, car toute société patriarcale est une société de domination, de haut en bas. Dans les sociétés matriarcales, on ne connaît pas cela : il n’y a aucune forme de domination. Aucun groupe ne domine un autre, aucun sexe ne domine un autre. Lorsqu’il faut prendre des décisions politiques, tout le monde se réunit en conseil, même les enfants à partir de 13 ans. Aucune voix n’est laissée de côté. Le point important est que chaque décision est prise par consensus, c’est-à-dire à l’unanimité, que ce soit au niveau de la maison clanique, de la ville ou de la région. Je pense que c’est une véritable démocratie de base, bien plus démocratique que notre système de démocratie formelle de partis, dans lequel une immense minorité est réduite au silence. C’est aussi la garantie que ces sociétés sont réellement égalitaires.
Dans les sociétés matriarcales, la mère la plus âgée du clan est la plus respectée et tout le monde écoute ses conseils. Mais lorsqu’il s’agit de prendre une décision, elle n’a droit qu’à une voix, comme tout le monde.
Des anthropologues, hommes et femmes, disent que la domination masculine a toujours et partout existé. Qu’en dites-vous ?
J’ai lu beaucoup d’ouvrages d’anthropologie et parlé avec leurs auteurs, en particulier européens. J’ai été étonnée de constater à quel point leurs interprétations étaient erronées. Par exemple, lorsque les hommes vont aux réunions régionales pour représenter leur clan ou leur village, les anthropologues en déduisent qu’ils détiennent le pouvoir politique. C’est totalement faux. Ce sont seulement des informateurs qui rapportent les décisions prises par tous les membres de la maison clanique. Et quand, au conseil, les opinions divergent, ils reviennent à la maison clanique pour rendre compte des discussions. Si aucun consensus n’est possible, les discussions continuent. Ils font des allers-retours jusqu’à ce que toute la région aboutisse à un consensus. Ces hommes aident au consensus, mais ils n’ont pas le pouvoir politique. Le pouvoir politique appartient à toutes et à tous, à celles et ceux qui participent aux décisions dans la maison clanique.
Quel est le problème ? C’est que les chercheurs enquêtent sur les sociétés matriarcales avec un biais patriarcal. Et lorsqu’ils se rendent sur place, ils ne parlent qu’avec les hommes, pas avec les femmes. J’ai un bel exemple : une Iroquoise racontait que, lorsque les premiers Blancs sont arrivés, c’étaient des hommes, et ils ont interrogé les hommes sur leur société. « Très bien, avons-nous pensé, des femmes vont arriver et nous interroger, nous aussi, sur notre société. » Mais les femmes ne sont jamais venues.
Comment analysez-vous cette résistance par rapport à l’idée des sociétés matriarcales ?
Je pense que, lorsque les gens entendent le terme « matriarcat », la plupart s’en font une idée complètement erronée : ils pensent que les femmes dominent, ce qui est totalement faux. Il y a une véritable égalité, aucune domination des femmes. Ce terme « matriarcat » dérange certains, fascine d’autres. Cela signifie qu’ils sentent qu’il a un contenu politique, et ce contenu politique consiste en un profond rejet des valeurs patriarcales dans lesquelles nous vivons. Cela crée donc chez eux de l’angoisse, du rejet, car ils se sentent défiés.
En vérité, le défi ne concerne pas seulement les individus, il concerne les institutions patriarcales et le système patriarcal dans son ensemble. Beaucoup tentent donc de récuser cette idée, mais ils n’y parviennent pas, et c’est une très bonne chose. Car il y a de plus en plus d’intérêt pour les sociétés matriarcales. De nombreuses femmes, et aussi de plus en plus de jeunes hommes, sont désireux d’en savoir plus sur ces différents types de sociétés, qui éliminent la domination, la guerre et toutes ces choses terribles que nous vivons dans le patriarcat.
Interview retranscrite par Axel Illary
Source : éditions des femmes – Antoinette Fouque
N.B.: Le titre et l’introduction sont de la rédaction.

