Avec le cycle des élections qui vient de s’achever, et les passions qui progressivement retombent, on peut de façon apaisée mettre sur la table la question du coût de la campagne du président Ouattara. Le sujet n’a jusque-là pas vraiment été abordé. La question est sensible et peut déboucher sur une violente polémique, car beaucoup pensent que le président Ouattara n’avait pas besoin d’une campagne pour remporter l’élection. Fallait-il engager des milliards alors que “l’affaire était déjà dans la poche” ? Le montant de 10 milliards fcfa est avancé par la presse spécialisée, notamment Afrikipresse, et Jeune Afrique, comme coût global de la campagne. Ce sont des médias sérieux, qui ont leurs entrées au sein du pouvoir, surtout Jeune Afrique. Mais il y a tout lieu de faire preuve de prudence devant ce montant.
En 2010 déjà, la campagne du candidat Ouattara avait coûté 10 milliards de FCFA (04 milliards au premier tour, et 06 milliards au second). Celle du président Laurent Gbagbo, aurait quant à elle, couté quelque “25 milliards de FCFA” selon la presse de l’époque. La différence s’explique par le fait qu’en tant que président sortant, le président Gbagbo fonctionnait avec les moyens de l’État (visiblement comme le RHDP aujourd’hui), ainsi l’argent n’était pas un problème. En outre, malgré ses positions farouchement contre la France, il avait de façon paradoxale confié à une entreprise française (Euro RSCG) l’organisation de sa campagne, à l’inverse du candidat Ouattara qui a sollicité une structure locale (l’entreprise de communication de l’homme d’affaires Fabrice Sawegnon), aux coûts certainement plus abordables.
En 2015, le montant de 10 milliards de FCFA est de nouveau mis en avant par les proches du chef de l’étatcomme coût global de la campagne du président Ouattara. Si l’atmosphère était moins électrique qu’en 2010, la campagne fut néanmoins intense. Solidement installé au pouvoir, le RHDP a déroulé sa machine, les meetings avaient beaucoup plus d’envergure qu’en 2010, l’alliance avec le pdci du président Bédié fonctionnait à fond, et les moyens étaient disponibles. Difficile de croire que le budget de campagne fut le même que celui de 2010. Pour l’élection suivante de 2020, les choses furent assez confuses. On est en année du covid, et la candidature du président Ouattara est tardive. Il se présente suite au décès de Gon Coulibaly en Juillet 2020. La campagne est assez confuse.
En 2025, voilà que le montant de 10 milliards FCFA est de nouveau mis en avant comme coût global de la campagne présidentielle, alors que visiblement les choses ont été faites dans la démesure, pour une élection sans enjeu véritable. Si en 2010 ce montant paraissait réaliste (le candidat Ouattara n’ayant rien à cacher), aujourd’hui cela n’est plus le cas. En réalité, depuis l’élection de 2015, ce montant est régulièrement présenté aux médias, mais est destiné à l’opinion, le coût réel étant à chaque fois plus élevé, et choquerait s’il était connu.
On a beaucoup parlé des dons reçus par le président Ouattara, de la part des députés ( 133 millions ), des maires ( 50 millions ), des sénateurs ( 50 ), des membres du CESEC ( 25 ), des planteurs ( 50 ), des femmes ( 50 ), de la chambre de commerce et d’industrie ( 120 ), des PCA des établissements publics et présidents des autorités de régulation et de contrôle (100 millions). C’est ce dernier don qui a le plus heurté l’opinion. Pourtant durant la campagne de 2010, le président Laurent Gbagbo avait reçu un don de 500 millions de la part des DG et PCA des établissements publics et parapublics, regroupés au sein d’une structure informelle, les “Amis de Laurent Gbagbo“, avec entre autres Kassoum Fadiga (DG de la PETROCI), Marcel Gossio (DG du port d’Abidjan), Simplice Zinsou ( PCA d’AERIA ), etc. Cela n’a pas fait scandale.

Une campagne aux moyens disproportionnés face à des adversaires incapables de rémunérer leurs équipes sur le terrain.
Le président Gbagbo s’en était félicité, « À la différence des autres candidats qui donnent de l’argent aux électeurs pour solliciter leurs suffrages, moi, ce sont des électeurs qui me donnent de l’argent pour être leur candidat au nom du peuple de Côte d’Ivoire » a-t-il déclaré lors de la cérémonie de remise du don. La loi ivoirienne alloue chaque année une subvention globale s’élevant à 1/1000 du budget de l’Etat, aux partis politiques. La clé de répartition des fonds est fonction de la représentativité des partis dans les institutions (parlement, sénat). Le financement de la campagne présidentielle est aussi pris en compte pour les candidats remplissant certains critères de représentativité. Mais la loi n’encadre pas les dons que peuvent recevoir les candidats, ainsi les dépenses de campagne ne sont soumises à aucune limite.
Les questions d’argent sont traitées avec discrétion au sein des partis. En général, la gestion des fonds est confiée à un homme de confiance du patron, dont la discrétion est aussi établie. “L’argent n’aime pas le bruit” dit-on en Côte d’Ivoire. Au sein du parti au pouvoir, c’est le ministre de la défense et jeune frère du président, Tene Birahima Ouattara (TBO) qui tient la caisse depuis 2011. Discret, l’homme s’y connaît en gestion pour avoir fait carrière dans le secteur bancaire. Bien sûr, il ne faut pas compter sur lui pour divulguer le budget de campagne du président Ouattara. Cependant on dispose de points de repère qui permettent de faire des projections réalistes.
La campagne du président en 2025 comportait sept rdv majeurs :
– Le meeting d’ouverture de campagne de Daloa le 11 Octobre
– La rencontre avec les chefs coutumiers à Yamoussoukro le 14 Octobre
– Le meeting de Bondoukou le 16 Octobre
– Le meeting avec les jeunes au stade Felix Houphouët Boigny le 18 Octobre
– Le meeting avec les femmes au stade Felix Houphouët Boigny le 19 Octobre
– La rencontre de Man avec les chefs coutumiers et la population le 21 Octobre
– Les caravanes dans les rues d’Abidjan et le meeting de clôture à la place de la République le 23 Octobre
Bien entendu la campagne ne s’est pas résumée à ces sept activités centrées sur la personne du président. Dans tous les 14 districts autonomes étaient organisées des activités : meetings, cortèges, diverses manifestations pilotées depuis un siège de campagne. L’organisation de la campagne a été pensée dans ce sens, avec 02 Directeurs Nationaux de Campagne( Koné Kafana, et le PM Beugré Mambé ), 14 Directeurs Nationaux de Campagne adjoints, chacun en charge d’un district autonome, 29 Directeurs Centraux de Campagne chacun en charge d’une thématique (sécurité, finances, les jeunes, les femmes, les ivoiriens de l’extérieur, les affaires juridiques, la santé, la logistique, etc…..), et 26 Directeurs Régionaux de Campagne, en charge de communes ciblées, notamment l’ensemble des communes du district d’Abidjan, celles du bas sassandra et de San Pedro.
D’une élection à l’ autre, l’ organisation devient chaque fois plus complexe, plus pointue, plus lourde, donc avec un financement plus conséquent. C’est toute une industrie logistique qu’il faut mettre en place, faire fonctionner et dupliquer dans le pays. Le congrès extraordinaire du parti au pouvoir des 21 et 22 juin dernier, s’est tenu sur deux jours et sur deux sites, le parc des expositions pour la cérémonie d’ouverture et les travaux, et le stade d’Ebimpé pour le meeting de clôture. Bien que son cout global n’ait pas été communiqué de façon officielle, il y a un consensus qui se dégage sur ce montant, un peu plus de 3,5 milliards FCFA. En tenant compte de ce coût et en analysant les activités de la récente campagne présidentielle, aussi bien les 07 rencontre principales, que les activités secondaires au sein des districts, les projections tablent sur un budget global de la campagne du président Ouattara en 2025 dans une fourchette comprise entre 35 et 40 milliards FCFA ( 54-70 millions d’euros ).
Douglas Mountain
Le Cercle des Réflexions Libérales
