En 2008, lorsque le président Laurent Gbagbo s’était rendu, en compagnie de Jack Lang, ancien ministre français de la Culture, à la célèbre Rue Princesse de Yopougon, les médias et militants du Rassemblement des républicains avaient fait preuve d’une prolixité remarquable. Les commentaires outrés, les condamnations morales et les qualificatifs peu flatteurs pleuvaient. L’épisode avait été présenté comme le symbole d’une dérive, voire d’une indignité incompatible avec la fonction présidentielle. Ceux qui dénonçaient alors se posaient en gardiens de la morale publique, en parangons de vertu et de respectabilité.
Aujourd’hui, pourtant, une affaire autrement plus grave surgit dans l’espace médiatique international: le nom de Nina Keïta, présentée comme une nièce d’Alassane Ouattara, est cité dans des révélations la reliant à l’approvisionnement en prostituées pour le réseau de Jeffrey Epstein. Or, force est de constater que cette affaire ne provoque ni la même indignation, ni la même avalanche de condamnations chez ceux qui, hier encore, tiraient à boulets rouges sur Gbagbo pour une simple sortie nocturne dans un quartier festif d’Abidjan.
Cette différence de réaction révèle une morale à géométrie variable, où l’indignation semble dépendre moins de la gravité des faits que de l’identité politique des personnes concernées. Conduire un invité étranger dans un lieu populaire de divertissement avait suscité une tempête morale. Être associé, même indirectement, à un scandale international mêlant exploitation sexuelle et criminalité organisée ne déclenche, chez certains, qu’un silence embarrassé.
Il ne s’agit pas ici de transformer le débat en règlement de comptes politique. Il s’agit plutôt de souligner une incohérence. Ceux qui se présentaient hier comme des défenseurs intransigeants des valeurs et de la morale publique devraient logiquement manifester aujourd’hui la même exigence éthique, indépendamment des affiliations politiques. La crédibilité morale se mesure à la constance, non à la sélectivité.
Nina Keïta, si elle avait pleinement le sens de la dignité et de l’honneur, aurait dû tirer les conséquences immédiates de ces révélations en démissionnant de ses fonctions à Gestoci, où elle doit davantage sa position à ses liens supposés avec le pouvoir qu’à une compétence reconnue. Dans toute démocratie mature, la responsabilité morale impose parfois de se retirer, même avant toute conclusion judiciaire, afin de préserver l’institution que l’on sert et d’éviter que le soupçon ne l’entache durablement.
Cette affaire met en lumière un phénomène bien connu dans les sociétés fortement politisées : l’indignation partisane. On condamne sévèrement l’adversaire pour des faits parfois mineurs, mais on minimise ou on ignore les scandales potentiellement plus graves lorsqu’ils concernent son propre camp. Cette attitude affaiblit la parole publique, décrédibilise le discours moral et nourrit le cynisme des citoyens, qui finissent par considérer que la morale n’est qu’un instrument de combat politique.
On croyait certains acteurs politiques animés par une exigence éthique sincère et constante. Les événements montrent qu’il n’en est rien. La vertu proclamée hier apparaît aujourd’hui comme circonstancielle. Il ne s’agissait pas de morale, mais de politique. Et lorsque la morale devient un simple outil partisan, elle perd toute valeur normative pour devenir un moyen de disqualification de l’adversaire.
La véritable question n’est donc pas de savoir qui doit être condamné ou défendu, mais si l’on est capable d’appliquer les mêmes critères d’exigence morale à tous, sans exception.
Jean-Claude Djéréké

