| “C’est comme si c’était Ben Laden qui arrivait” Atiana Serge Oulon a été détenu dans au moins deux villas de ce quartier. Il a été transféré dans la deuxième résidence, en août 2024, dans une grande chambre transformée en cellule, équipée d’un dressing et d’une salle de bains, partagée avec d’autres prisonniers, jusqu’à une quarantaine selon plusieurs témoignages. Au quotidien, deux équipes d’une demi-douzaine de gardes, dont l’une est constamment cagoulée, se relaient tous les trois jours pour surveiller les prisonniers. La chambre est complètement nue et sans lumière en raison des fenêtres condamnées. “Nous dormions à même le sol, nous avons porté les mêmes habits pendant des mois. Nous buvions l’eau des toilettes”, témoigne un ancien prisonnier. Aucune sortie n’est autorisée et comme les autres détenus, le directeur de publication du journal L’Événement est privé de nourriture à plusieurs reprises par ses geôliers. Le reste du temps, tous s’estiment suffisamment nourris. D’autres pièces de la villa sont également transformées en cellules. À leur arrivée, les nouveaux venus sont interrogés dans l’ancien salon, situé à gauche de la porte d’entrée, également utilisé pour brutaliser les détenus. Les menaces d’exécution et les violences gratuites y sont régulières. Outre les gifles et les coups, les gardes utilisent des cordelettes ou des branches d’arbre en guise de fouet. Le comité d’accueil est composé d’un commando muni de fusils d’assaut, digne d’un dispositif pour les plus grands criminels. “C’est comme si c’était Ben Laden qui arrivait”, ironise aujourd’hui un ancien détenu. “Après près de deux ans d’incertitude sur son sort, RSF a pu établir qu’Atiana Serge Oulon est bien détenu arbitrairement par le régime burkinabè. Séquestré dans une villa de la capitale, il a subi violences et privations, sans qu’aucune information ne filtre sur sa situation. La soi-disant mobilisation de ce journaliste dans l’armée n’était qu’un paravent pour maquiller sa séquestration. Puisque selon le régime, chacun est libre de dire ce qu’il veut et de donner son opinion, nous appelons à sa libération. Sa place n’est ni au front ni dans une prison secrète. » Haïfa Mzalouat et Camille Montagu Journaliste au bureau investigation et journaliste au bureau Afrique subsaharienne de RSF Atiana Serge Oulon, journaliste cible de toutes les violences D’après les informations recueillies par RSF, Atiana Serge Oulon est l’un des détenus les plus violentés par ses ravisseurs durant ses premiers mois de captivité. Le journaliste d’investigation serait notamment dans le collimateur du sous-lieutenant Ismaël Ouédraogo. Ce dernier ne cesserait de répéter au journaliste qu’il “ne peut pas le voir”. “C’est l’homme qu’Ismaël détestait le plus, et celui qu’il a le plus violenté”, glisse un ancien compagnon d’infortune. Un jour, Atiana Serge Oulon revient avec la main bandée. “Il nous a raconté qu’Ismaël Ouédraogo lui avait enfoncé un clou dans la main”, rapporte un témoin. Les violences contre le journaliste ne diminuent qu’à partir de mars 2025. De toute évidence, la présidence est directement impliquée dans ces détentions secrètes comme en attestent les interventions du lieutenant Aziz Pacmogda, qui dirige la sécurité rapprochée d’Ibrahim Traoré. Si ses visites dans les villas sont rares, c’est bien lui qui se charge personnellement du briefing des détenus avant leur libération, leur enjoignant de “ne pas raconter n’importe quoi” une fois dehors. Comment les autorités burkinabè peuvent-elles détenir secrètement des dizaines de civils ? Depuis avril 2024, un décret autorise la mise en place de lieux de détention annexes, en dehors des structures qui existaient déjà. Une manière “de se couvrir et de légaliser les pratiques actuelles” de détentions secrètes, selon un membre de la société civile qui souhaite garder l’anonymat. Contacté à plusieurs reprises, le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, n’a pas répondu aux sollicitations de RSF. Atiana Serge Oulon et les 400 millions de francs CFA Atiana Serge Oulon est dans le viseur du régime d’Ibrahim Traoré depuis décembre 2022 : le journaliste révèle alors le détournement de 400 millions de francs CFA (environ 610 000 euros) par un “capitaine du Centre-Nord”. Un grade et une région qui correspondent à la situation d’Ibrahim Traoré au moment des faits, alors que ces fonds étaient initialement destinés aux Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), les supplétifs civils de l’armée. Fin 2022, le journaliste est auditionné par les autorités militaires, qui tentent d’identifier sa source. Quelques jours avant son enlèvement en juin 2024, Atiana Serge Oulon avait publié à nouveau un article en lien avec cette affaire. Depuis l’arrivée au pouvoir de la junte, dix journalistes ont été victimes d’enlèvement, de détentions arbitraires, voire parfois de réelle mobilisation dans l’armée. Si sept d’entre eux ont désormais été libérés, RSF reste sans nouvelles de Moussa Sareba, journaliste et community manager du média privé Radio Oméga, enlevé dans les locaux du média privé Fil Infos le 10 août 2025. Quant à la disparition du journaliste de la radio communautaire Bagrepole FM, Bienvenue Apiou, depuis juillet 2024, les autorités burkinabè ne se sont jamais prononcées sur son sort. RSF a appris au cours de cette enquête qu’il serait aussi détenu au secret dans ces villas de Ouaga 2000. |