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    La Liberté d'Informer

    Sans souveraineté culturelle, l’indépendance reste inachevée

    ByLa Dépêche d'Abidjan

    Juil 28, 2026

    Dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, la culture occupe une place marginale dans les politiques publiques. Les ministères qui en ont la charge disposent souvent des plus faibles budgets. Ce mépris déborde le cadre des institutions. Il se manifeste également dans plusieurs secteurs de la société.

    Dans de nombreuses rédactions, par exemple, être affecté au service culturel est parfois perçu comme une mise à l’écart, loin des rubriques dites « nobles ». Une telle perception s’explique en partie par le fait que la politique, l’économie ou les questions de société sont souvent considérées comme des sujets plus sérieux.
    Cette hiérarchie repose cependant sur une erreur d’appréciation. Car la culture n’est pas un  domaine d’activité parmi d’autres. Elle est la matrice de tous les autres.

    Les dirigeants africains eux-mêmes ont reconnu cette réalité. En 2006, l’Union africaine a adopté la Charte de la renaissance culturelle de l’Afrique. Ce texte affirme que la renaissance du continent passe par la valorisation de sa culture. Il présente celle-ci comme un instrument de développement, de paix, d’intégration et d’émancipation.

    L’esprit de cette Charte est limpide. L’Afrique ne pourra se libérer de sa dépendance intellectuelle, économique et politique sans reconquérir sa souveraineté culturelle. Un peuple qui consomme principalement les récits, les références, les modèles esthétiques et les valeurs produits ailleurs finit souvent par adopter les priorités de ceux qui les fabriquent. La domination culturelle prépare la domination économique et politique. L’indépendance politique demeure incomplète lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une indépendance culturelle.

    Cheikh Anta Diop rappelait  d’ailleurs qu’aucun peuple ne peut bâtir son avenir en méprisant son héritage historique. Pour lui, la renaissance scientifique, économique et politique de l’Afrique suppose d’abord une réappropriation de son histoire et de ses références culturelles.

    Joseph Ki-Zerbo résume cette exigence dans une formule devenue célèbre. « On ne développe pas, on se développe. » Autrement dit, aucun modèle importé ne peut se substituer à une approche du développement fondée sur les réalités historiques, sociales et culturelles locales.

    Selon l’écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong’o,  la domination coloniale ne s’est pas limitée aux territoires. Elle s’est installée dans les imaginaires. En imposant leurs langues et leurs récits, les puissances coloniales ont progressivement conduit les Africains à regarder leur propre culture à travers le regard des autres, les amenant ainsi à dévaloriser leurs langues, leurs savoirs et leurs traditions.

    Les effets de cette domination culturelle restent visibles. L’Afrique importe massivement des modèles culturels, des contenus audiovisuels, des références intellectuelles et des standards esthétiques.

    Il convient toutefois de préciser que rien n’interdit l’ouverture au monde. Le problème apparaît lorsque cette ouverture entrave la production culturelle locale.

    À cet égard, l’histoire montre que les grandes puissances ont d’abord consolidé leur identité culturelle avant de projeter leur influence. Elles investissent dans leurs langues, leurs universités, leur cinéma, leur littérature, leurs musées et leurs médias. Cette influence culturelle contribue ensuite à leur rayonnement international.

    L’affirmation identitaire passe également par les médias. Le journalisme culturel ne consiste donc pas uniquement à annoncer des spectacles ou à interviewer des artistes. Il permet aussi de décrypter les changements qui traversent la société. Il met en perspective les enjeux liés à l’identité, aux langues, à la mémoire, au patrimoine et à la création artistique.

    Pourtant, cette importance stratégique de la culture se traduit peu dans les choix budgétaires. Les gouvernements africains investissent des milliards dans les infrastructures, la sécurité ou les grands projets économiques. Ces investissements sont nécessaires. Ils resteront toutefois insuffisants si les États continuent de considérer la culture comme une dépense accessoire.

    En effet, alors que la route relie des territoires, qu’un barrage produit de l’électricité et que les infrastructures bâtissent un pays, la culture, quant à elle, relie des générations, nourrit la créativité, forge une conscience collective et contribue à construire une nation.

    Le débat mérite donc d’être renversé. La véritable question n’est pas de savoir si l’Afrique peut se permettre d’investir davantage dans sa culture. Il faut plutôt se demander combien coûte le fait de la négliger. Car chaque langue qui disparaît, chaque archive qui se dégrade, chaque artiste abandonné, chaque site patrimonial détruit ou chaque savoir traditionnel oublié affaiblissent un peu plus la capacité du continent à définir lui-même son avenir.

    La Charte de la renaissance culturelle de l’Afrique n’est pas un texte symbolique destiné à rester dans les archives de l’Union africaine ou dans les tiroirs des palais présidentiels. Elle constitue une feuille de route. Elle rappelle que la liberté politique n’est jamais complète sans liberté culturelle. Elle enseigne que le développement n’est pas seulement une affaire de croissance économique, mais aussi une conquête de l’esprit. Tant que cette évidence restera absente des politiques publiques, l’Afrique continuera de chercher les solutions à ses problèmes dans des modèles conçus ailleurs, alors que les ressources de sa renaissance se trouvent déjà au cœur de sa culture.

    Axel Illary 

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