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    Huit mois de « Primature »Voici l’enfer vécu par Ahoussou Jeannot 35 conseils des ministres, 12 humiliations,500 millions par mois pour Soro,100 millions par mois pour Ahoussou

    ByLa Dépêche d'Abidjan

    Nov 20, 2021

    « Vous savez, je l’ai dit la semaine dernière, que ce qui importe, c’est la cohésion des Ivoiriens. Il ne s’agit pas d’être Premier ministre pour être Premier ministre d’un pays déchiré. Il ne s’agit pas d’être président de la République pour être président de la République d’un pays déchiré. Il faut pouvoir réunir les Ivoiriens. Je pense que c’est ce qui est important. Comment les Ivoiriens peuvent avoir leur cohésion et vivre ensemble. Je crois que le président de la République est celui qui a fait du concept du « Vivre ensemble », son programme de gouvernement. Alors moi, je dis ma personne, j’appartiens, excusez-moi de vous le dire, à un groupe baoulé. Et pour nous, le sacrifice d’un individu pour sauver une communauté, cela ne pose pas de problème. Si tel est que je dois être l’élément à sacrifier pour que les Ivoiriens retrouvent leur cohésion, je suis prêt. Je l’ai dit samedi dernier : si je suis maintenu, tant mieux pour moi. Si je ne le suis pas, tant pis. J’ai envoyé déjà ma robe d’avocat au pressing. Et à partir de la semaine prochaine peut-être, si je ne suis pas reconduit, je repars au palais (de justice) pour faire mon métier. J’ai un métier. J’ai été ministre de l’Industrie. Quand je suis sorti du gouvernement en tant que ministre de l’Industrie, j’ai repris ma robe et je suis allé à l’audience. Donc là, si je sors comme Premier ministre, je reprends ma robe. J’irai au Palais de justice et au Palais de l’Assemblée nationale parce que je suis député de Didiévi. »
    Ces propos qui témoignent d’un agacement certain sont ceux de Jeannot Ahoussou Kouadio, l’ancien Premier ministre de Côte d’Ivoire, remercié, non, congédié le mardi 20 novembre dernier par le chef de l’Etat, Alassane Ouattara 1er. Il les a tenus à la sortie d’une rencontre avec les députés du Rdr, le parti qui a réussi à faire de lui le Premier ministre qui a passé le plus petit temps à la Primature.
    Mais les propos de l’ancien Premier ministre-les observateurs avisés de l’homme ont pu le remarquer aussi- sonnaient comme ceux d’un homme soudainement libéré d’une lourde charge et qui avait envie de dire quelques vérités qu’il n’aurait jamais osé dire, en d’autres temps.
    C’est que justement, les huit mois passés à la Primature ont été pour Ahoussou Jeannot, les huit mois les plus pénibles de sa vie. Petit retour sur une « Primature d’enfer ».

    Livré aux journalistes
    Mardi 13 mars 2012. Le chef de l’Etat reçoit au Palais présidentiel, l’homme désigné par son « grand-frère » Henri Konan Bédié pour occuper, pour le compte du Pdci, le poste de Premier ministre de Côte d’Ivoire. Un poste promis au « grand-frère » en échange de son appel à voter pour lui au deuxième tour de l’élection présidentielle, contre l’intrépide Gbagbo. Les trois hommes, on le sait, se détestent cordialement.
    Après quelques échanges, le chef de l’Etat raccompagne le nouveau Premier ministre, puis, après une poignée de mains, retourne à son bureau.
    Dans les environs, aucun membre du protocole de la présidence. Ahoussou se retourne, cherche des yeux quelqu’un pour lui dire la suite des choses, mais ne voit personne. Sinon des journalistes venus en grand nombres. Que fait-il après avoir répondu à quelques questions ? Remonte-t-il dire au revoir au grand-chef ou rentre-t-il directement chez lui ? Personne pour répondre à ces questions. C’était le petit « Akwaba » de la présidence de la République.

    Et mon véhicule de commandement ?
    Le lendemain, après être allé remercier le « grand-frère » de notre président, Henri Konan Bédié, président du Pdci-Rda pour le choix porté sur sa personne, le nouveau premier ministre se rend à son lieu de travail. Et y découvre que la plupart des véhicules de la Primature ont été emportés par l’ex-locataire des lieux et son équipe, un certain Soro Guillaume. Lequel est parti avec le bolide qui sert de voiture de commandement au Premier ministre de Côte d’Ivoire. Car, après la fête organisée en son honneur par le château présidentiel, Soro Guillaume, en bon serviteur de l’Etat, avait l’obligation de ramener ce qui ne lui appartenait pas, le véhicule de commandement du Premier ministre. Véhicule luxueux de type Mercedes, du même modèle que celui du chef de l’Etat mais en moins grand, immatriculé D10-500.
    Malgré toutes les démarches effectuées auprès du concerné par le nouvel homme fort de la Primature, Soro Guillaume, tenant son successeur en très grande estime, n’a pas daigné ramener la voiture. Pendant huit mois, Ahoussou Jeannot se contentera d’un autre véhicule immatriculé D10-502, véhicule qui correspond en réalité à celui offert par l’Etat aux directeurs de cabinet des ministères. Pendant huit longs mois, il ne se trouvera personne, pas même du côté du château, pour sommer Soro Guillaume de ramener la voiture.
    Prenant l’exemple sur leur chef, plusieurs collaborateurs de Soro sont aussi rentrés chez eux avec les véhicules de fonction dont ils disposaient et ne les ont jamais ramenés.
    Finalement, Ahoussou Jeannot, avec l’accord du château, a commandé d’autres véhicules qui ne seront cependant livrés qu’en décembre prochain. Ça tombe bien !

    500 millions pour Soro, 100 millions pour Ahoussou
    La Primature, dit-on, est dotée, bon an mal an, d’un budget de fonctionnement d’environ 15 milliards de FCFA. Mais cet argent, dans les faits, est directement géré par la présidence de la République. Sous la Primature de Soro Guillaume, la présidence mettait, mensuellement, à la disposition de ce dernier, pour les salaires de son équipe et pour d’autres frais de fonctionnement, la somme de 500 millions de FCFA. Ce qui, évidemment, n’a absolument rien à voir avec le budget du ministère de la Défense qui est d’environ 70 milliards de FCFA. Vu que Soro Guillaume occupait aussi le poste de ministre de la Défense.
    Mais, pendant les huit mois qu’Ahoussou Jeannot a passés à la Primature, pour une raison que le château n’a jamais voulu expliquer, il n’a eu droit qu’à 100 millions de FCFA, soit moins du tiers de ce qui était octroyé mensuellement à Soro Guillaume. Montant qui servait à payer les salaires des agents de la Primature dont de nombreux lieutenants de Soro maintenus à la poste, les factures de la Primature, les sollicitations diverses des populations, l’organisation du dialogue républicain, l’organisation du retour au pays de certains pro-Gbagbo, l’organisation du retour au pays de certains journalistes. Subitement, on comprend mieux pourquoi l’ancien Premier ministre était si efficace dans ses actions.

    Les séminaires gouvernementaux boycottés par le Président
    En huit mois de Primature, deux séminaires gouvernementaux ont été organisés. Comme cela se faisait sous la Primature de Soro Guillaume. Mais avec cette différence que les deux séminaires organisés par Ahoussou Jeannot n’ont jamais été présidés par le chef de l’Etat qui, à chaque occasion, avait toujours trouvé le moyen de reporter les dates proposées par la Primature, à une date qui coïncidait chaque fois avec celle de l’un de ses déplacements à l’extérieur du pays.
    A deux reprises, c’est de cette manière que la Primature a été informée de la tenue des séminaires et en même temps du déplacement du chef du château. Pourquoi n’a-t-il jamais voulu présider les séminaires gouvernementaux sous Ahoussou ? C’est que l’homme n’ayant jamais approuvé le choix de Bédié, il ne voulait absolument pas se retrouver dans une situation où il aurait été obligé de féliciter publiquement le gouvernement pour le travail accompli, donc de féliciter le chef du gouvernement, comme il le faisait sous Soro guillaume. Cela lui aurait arraché l’argument de l’incompétence de son premier ministre qu’il servait très souvent en petit comité.
    Le dialogue républicain, non soutenu par le château.
    L’initiative d’engager un dialogue dit républicain avec l’opposition y compris le FPI a été prise par la Primature. Dans le fond, l’idée n’était pas mal. Mais le dialogue républicain n’a jamais pu permettre d’engranger de vrais acquis politiques. Pourquoi ? Parce que la Présidence de la république ne l’a jamais véritablement soutenu et toutes les décisions arrêtées à Bassam, transmises au chef de l’Etat, n’ont jamais connu un début d’application. Les paris sont ouverts, qu’avec le départ d’Ahoussou Jeannot, ce dialogue républicain ne se poursuivra pas.ou alors il connaîtra subitement un meilleur sort.

    35 conseils des ministres, 12 humiliations.
    A force de subir les humiliations en plein conseil des ministres, les mercredis étaient devenus les jours les plus redoutés par l’ex-locataire de la maison blanche du plateau.
    Sur 35 conseils des ministres tenus en huit mois de Primature, douze se sont transformés en séance de « torture » morale pour Ahoussou Jeannot. Que le locataire du château attaquait souvent de façon frontale devant des ministres stupéfaits. Pour saper l’autorité d’un Premier ministre devant les autres membres du gouvernement, il n’y avait pas meilleur moyen. Et les ministres issus du Rdr ne manquaient jamais d’occasion pour montrer à l’ex-Premier ministre le peu de considération qu’ils avaient pour lui.
    A la Primature, chaque agent est au courant de cette anecdote. Un jour, un ivoirien ayant un problème de terrain, tente, à plusieurs reprises, de rencontrer le ministre de la construction, Sanogo Mamadou, issu du Rdr. En vain. Finalement, l’homme se rend à la Primature et réussit à rencontrer l’ex-Premier ministre à qui il expose son problème et les difficultés qu’il avait à rencontrer Sanogo Mamadou. L’ex-Premier ministre se saisit alors de son téléphone et appelle le ministre de la construction, à qui il demande de recevoir le citoyen. Sanogo Mamadou donne son accord. Mais à plusieurs reprises, le ministre se fait porter « indisponible » pour recevoir le citoyen. En désespoir de cause, ce dernier se confie à un proche de Sanogo Mamadou. Lequel appelle le ministre et obtient immédiatement un rendez-vous. Le lendemain, dès que Sanogo Mamadou reçoit notre citoyen, il lui lance : « C’est parce que mon ami a insisté pour que je te reçoive que je le fais, hein. Sinon, si c’était Ahoussou Jeannot, je n’allais jamais te recevoir. » C’est que Sanogo Mamadou n’avait aucune instruction à recevoir du Premier ministre.
    Mais revenons aux conseils des ministres. Le mercredi 27 juin 2012, se tient à Yamoussoukro, sous la présidence du Chef de l’Etat, un conseil des ministres. La veille, la Côte d’Ivoire avait obtenu le point d’achèvement de l’initiative PPTE. Dans la salle de la Fondation Félix Houphouët-Boigny où le conseil se tient, le Premier, ignorant que le chef de l’Etat est d’une humeur massacrante depuis la veille à cause d’un nid de poule dans lequel son véhicule de commandement était violemment tombé, demande à tous les ministres de l’ovationner. Mal lui en a pris. Il entendra des vertes et des pas mûres. Il ne pourra même pas faire le compte rendu de son séjour de deux semaines hors du pays. Le chef de l’Etat lui coupera brutalement la parole avant de lui demander de mettre tout par écrit, comme l’a raconté « Jeune Afrique » dans son édition du dimanche 1er juillet 2012.

    La révision de la loi sur le foncier rural et sur le code de la nationalité
    La révision prochaine de la loi sur le foncier rural et du code de la nationalité est, dans les faits, la vraie raison du départ précipité du député de Didiévi, de son poste de Premier ministre.
    Sur les deux sujets, la position de l’ex-Premier ministre est contraire à celle du chef de l’Etat et du Rdr. Pendant qu’Ahoussou Jeannot milite clairement pour que la loi de 1998 ne subisse aucune modification, le Rdr entend au contraire la retoucher. On ne sait trop pourquoi, mais le temps vient où les raisons seront données.
    La deuxième loi dont la future modification n’a pas obtenu l’assentiment de l’ancien Premier ministre est celle portant code de la nationalité. Comme l’ont recommandé les accords de Marcoussis, la situation de près de 4 millions de personnes étrangères vivant en Côte d’Ivoire depuis des années devrait être régularisée. Le chef de l’Etat, au cours d’une interview accordée à un média étranger, avait affirmé sa volonté de régler ce problème avant la fin de son mandat. Mais sur le mode de modification de cette loi, selon les informations obtenues par « L’Eléphant », l’ancien Premier ministre a préconisé au cours d’un conseil de gouvernement, une sensibilisation préalable des Ivoiriens afin de les amener à accepter d’abord l’idée de cette naturalisation massive. Puis, cela fait, de soumettre la question à un référendum et non déposer un projet de loi devant les députés. Le sujet étant extrêmement sensible. Mais cette proposition est, évidemment, contraire à celle du Rdr qui entend faire le nécessaire au parlement, avec sa majorité. La suite pour l’ancien Premier ministre est connue de tous.

    La dissolution du gouvernement.

    Le mardi 13 novembre 2012, dès la fin de l’examen et du vote en commission du projet de loi portant modification de la loi sur le mariage, Amadou Soumahoro, secrétaire général par intérim du Rdr et l’ex-ministre déléguée auprès du ministre de la justice, Mato Loma Cissé, se rendent au pas de course au domicile du chef de l’Etat. Là, ils lui comptent par le menu, l’attitude des députés du Pdci qui ont osé voter contre le projet de loi. En mettant un accent particulier sur le rôle joué par Djédjé Mady. Réaction du chef de l’Etat : Ah bon, ils ont fait ça ? Eh bien on verra ! »
    Le lendemain mercredi 14 novembre, jour du conseil des ministres. Comme d’habitude, à 9h30, l’ex-Premier ministre monte au bureau du chef de l’Etat pour quelques minutes d’entretien. Là, en une minute, le chef de l’Etat lui décline sa volonté de dissoudre le gouvernement. Ahoussou Jeannot encaisse le coup, mais ne pipe mot. Dans les minutes qui suivent, l’information est livrée à tous les autres ministres par le Président. Le « grand-frère » Bédié n’en a rien su avant.

    La rencontre Bédié-Ouattara
    Comme « L’Eléphant » l’a raconté dans son édition du 2 novembre 2012, lors de la rencontre du 25 octobre entre le chef de l’Etat et son « grand-frère » Bédié, le premier cité avait informé le président du Pdci de sa volonté de se séparer de trois ministres du Pdci. Y compris Ahoussou Jeannot, le Premier ministre. Mais Bédié s’était opposé au départ d’Ahoussou.
    A la rencontre du lundi 19 novembre entre les deux hommes après la dissolution du gouvernement, le chef de l’Etat a encore signifié à Bédié sa volonté de se séparer d’Ahoussou Jeannot. Nouveau refus de Bédié. Finalement, les deux hommes se sont séparés sur une position ambiguë. Le chef de l’Etat, devant l’intransigeance de son « grand-frère » qui proposait son neveu (Gnamien N’Goran) au cas où son « petit frère » tenait absolument à remplacer Ahoussou Jeannot, a juste dit « ok ». Avant de s’en aller. Ainsi, jusqu’au mardi 20 novembre à 18h30 minutes, Ahoussou Jeannot était assuré de conserver son poste. D’ailleurs, ce même mardi, il était prévu une rencontre entre lui et le chef de l’Etat, à 15 heures, pour échanger sur la composition du nouveau gouvernement. Mais le chef de l’Etat repoussera la rencontre à 18h30. Là, il annonce à Ahoussou Jeannot, sa décision de ne pas le reconduire dans ses fonctions de Premier ministre. Ahoussou en prend acte. Pour le consoler, le président lui propose le poste de président du directoire du Rhdp (occupé en ce moment par Djédjé Mady qui appréciera sans doute le geste), avec voiture, rang de ministre d’Etat et tous les avantages et autres frais de bouche qui vont avec. Refus poli d’Ahoussou Jeannot. Lequel préfère retourner dans son cabinet d’avocat. Il n’en faut pas plus pour que le chef de l’Etat s’emporte et fasse remarquer à Ahoussou son agacement devant le fait qu’on veuille l’obliger à nommer forcément un Premier ministre issu de l’ethnie baoulé alors que l’accord qu’il a avec Bédié ne dit rien de tel. Sur sa lancée, il reproche également à Ahoussou Jeannot de s’être entouré de collaborateurs à majorité baoulé. La suite de la rencontre se passera de la façon la plus exécrable qui soit, entre les deux hommes. D’où les propos de l’ex-Premier ministre après sa rencontre avec les députés du Rdr cités en début de cet article.
    Bref, nommé un mardi 13 mars 2012, Ahoussou Jeannot est parti un mardi 20 novembre 2012. Son premier conseil des ministres a eu lieu le mercredi 14 mars 2012, le dernier s’est tenu le mercredi 14 novembre 2012. Serait-ce un signe ? « L’Eléphant » avait annoncé le 2 novembre, le départ de trois ministres issus du Pdci. Trois ministres issus du Pdci sont effectivement partis. N’Dri Yoman, ancien ministre de la santé, Dagobert Banzio, ancien ministre du commerce et le Premier Ministre Jeannot Ahoussou Kouadio. Comme quoi, l’infernal quadrupède a de grandes oreilles.

    ASSALE TIEMOKO in L’Eléphant déchainé

    Wed, 28 Nov 2012 09:26:00 +0100

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