août 13, 2022

ENSEIGNEMENT DE LA PRÉHISTOIRE ET DE L’HISTOIRE : DES RECTIFICATIONS QUI S’IMPOSENT – Par LOUISE MARIE MAES-DIOP

Résumé : Il est urgent de montrer quel est le véritable passé de l’Afrique et de l’enseigner en tenant compte des données les plus récentes issues des recherches relatives à la paléontologie humaine, à l’histoire ancienne, à la linguistique, aux systèmes d’écriture, à la démographie, aux sciences, à la religion et à la spiritualité… Ainsi, la contribution de l’Afrique à l’histoire de l’humanité sera objectivement restituée.

I. INTRODUCTION

La préhistoire et l’histoire continuent d’être enseignées de façon erronée du fait de la non répercussion dans les manuels scolaires et autres de certaines découvertes et connaissances majeures. Ces dernières modifient considérablement l’image ancienne et faussée qu’on persiste à donner de l’évolution préhistorique et historique de l’humanité. On trouvera dans ces quelques pages, une liste (non-exhaustive) de rectificatifs importants, classés chronologiquement.

II. PRÉHISTOIRE

1- Le premier “Homo sapiens sapiens” ou “Homme moderne” est né en Afrique orientale et non à Cro-Magnon. Depuis 1969 on savait déjà que le squelette fossile “moderne” OMO I, (découvert dans le sud de l’Éthiopie) avait environ 130 000 ans. Une nouvelle datation lui donne 195 000 ans [Cf. la revue scientifique internationale Nature, vol. 433, 17 february 2005, p. 733.]. C’est le plus ancien Homo sapiens sapiens connu.

Malgré son importance pour la connaissance de l’évolution de l’humanité, en est-il fait état dans les livres scolaires et les média ? On laisse croire à tout le monde que c’est “l’Homme de Cro-Magnon” et qu’il a 40 000 ans [Cf. l’hebdomadaire l’EXPRESS du 13.12.2004, p. 43, bas de la page].

Des remarques supplémentaires seraient à faire sur Cro-Magnon, Grimaldi et les “hommes de Mechta”:

a/ C’est abusivement qu’on utilise le mot “Cro-Magnon” pour désigner l’Homo sapiens sapiens ou Homme moderne en général, ce qui conduit les non-spécialistes à imaginer que Cro-Magnon est le premier “Homme moderne”.

b/ Depuis les années 1960-1980, la plupart des préhistoriens français ont décrété une assimilation chronologique et morphologique des plus anciens “Hommes de Grimaldi” et des “Hommes de Cro-Magnon” alors que la vieille femme et le jeune homme du fond de la Grotte des Enfants au site de Grimaldi Baoussé-Roussé ont des squelettes semblables à ceux de subsahariens et qu’ils étaient enterrés dans une couche nettement antérieure à celle qui contenait l’homme de Cro-Magnon proprement dit[Cf. Origine et Évolution de l’Homme, éd. Laboratoire de Préhistoire du Musée de l’Homme, Paris, 1982, pp. 212-213].

c/ En Afrique du Nord, l’ostéologie des Hommes de Mechta et des “Capsiens” interdit de considérer comme “Blancs” ces hommes fossiles dénommés “proto méditerranéens”.

2. Le paléolithique supérieur et l’art sont nés en Afrique australe et orientale il y a environ 77 000 ans et en Europe il y a 40 000 ou 35 000 ans (cf. la grotte de Blombos en Afrique du Sud et la grotte du Porc-épic en Éthiopie [Cf. la revue ANKH, n° 8/9, pp. 152-153]).

Les mathématiques ont également pris naissance en Afrique comme le montrent les os de Lebombo et d’Ishango datés respectivement de 37 000 ans et 25 000ans [Cf. Jean-Paul Mbelek, “Le déchiffrement de l’os d’Ishango”, ANKH, n° 12/13, 2003-2004, pp. 119-137 et “Le déchiffrement des os d’Ishango – Confirmation de la naissance des mathématiques en Afrique équatoriale aux sources du Nil”[/i], du même auteur dans ce même numéro de la revue ANKH.

3. Au début du Néolithique le Sahara est non seulement humide, mais aussi peuplé de Noirs jusqu’à la Méditerranée. Ce n’est jamais enseigné.

4. En Afrique, plusieurs éléments du Néolithique sont beaucoup plus anciens qu’on ne l’imaginait (8ème millénaire), principalement la poterie au Sahara central et la domestication des bovins en Basse-Nubie. L’agriculture paraît plus ancienne en Asie occidentale, en Grèce et dans la péninsule indienne (9000-10000 av. J.C.) mais, selon F. Wendorf et R. Schild, l’orge était connue en Haute-Égypte et y faisait l’objet au moins d’une pré-agriculture vers 14000/12000 avant J.C [Cf. Prehistory of the Nile Valley, New-York, Academic Press, 1976, et “Use of barley in the Egyptians late Paleolithic” dans la revue Science, 4413, 1979, pp. 1341-1347]. A noter : la naissance d’une ville à Nabta Playa en Basse Nubie (à l’ouest d’Abou Simbel) dès le 8ème millénaire.

III. ANTIQUITÉ

5. Apparition de l’écriture : en Égypte, antérieurement à la Mésopotamie (contrairement à ce qui est enseigné). Il s’agit d’une écriture hiéroglyphique ancienne, gravée sur environ 200 “étiquette” en ivoire, datées d’environ 3300 avant J. C. (Spécimen découvert par l’égyptologue allemand G. Dreyer, 1992 et cf. la revue ANKH, n°8/9. La publication de cette découverte par le Dr Dreyer (Institut allemand d’archéologie du Caire) date de 1992.

6. La civilisation égyptienne pharaonique est née, comme l’écriture, dans le sud de l’Égypte, et non dans la région du delta. Les deux premières dynasties ont leur capitale en Haute Égypte (Abydos et This) ce que n’indique pas l’appellation “Ancien Empire” appliquée à l’époque où la capitale était Memphis (3ème dynastie).

L’Ancien Empire devrait comprendre :

– la période thinite, du nom de la capitale des deux premières dynasties,
– la période memphite (Basse Égypte)

7. La royauté égyptienne qui construit le premier État pharaonique unifiant les territoires de la Haute Égypte et de la Basse Égypte, s’est élaborée dans une région couvrant la Basse Nubie et la Haute Égypte, approximativement de la région de Qustul [Cf. C. A. Diop, Civilisation ou barbarie, Paris, Présence Africaine, 1981, citant les fouilles et les recherches de Bruce Williams] à celle de This et incluant notamment Nagada, Hiérakonpolis et Abydos.

8. La Nubie antique (dont les capitales successives furent Kerma, Napata, Méroé) est trop peu connue. Les fouilles de C. Bonnet ont révélé que la civilisation de Kerma a duré 1000 ans, de -2500 à -1500 environ. Cette ville occupait un espace beaucoup étendu qu’on l’imaginait.

9. La nigrité du peuple égyptien ancien continue d’être contestée ou méconnue malgré toutes les preuves qu’on en a. De ce fait, on n’enseigne pas que la civilisation égyptienne, si élaborée et si raffinée, a été l’œuvre d’un peuple noir dès la fin du 4ème millénaire et durant le 3ème. Le métissage est postérieur [Cf. C. A. Diop, Nations nègres et culture, Paris, Présence Africaine, 1954.]

10. Il est habituel de qualifier les mathématiques égyptiennes d’exclusivement empiriques et de les réduire à un ensemble de recettes. Ce point de vue est erroné. En effet, les Égyptiens anciens avaient défini des unités de base et établi des formules générales exactes pour la surface et le volume de différentes formes géométriques, non seulement dans des cas simples comme ceux du carré et du rectangle, mais aussi pour le cercle, la demi-sphère et la pyramide. Ils savaient par ailleurs résoudre les équations du 1er degré 2000 ans av. J.C. [Cf. P. K. Adjamagbo, C. M. Diop, “Sur la mesure du cercle et de la sphère en Égypte ancienne”, ANKH, n°4/5, 1995-1996, pp. 223-245].

11. La classification qui continue d’être imposée à la langue égyptienne ancienne est fausse. On la situe dans un groupe artificiel dit “Chamito-sémitique” ou “Afro-asiatique” alors qu’elle est “négro-africaine” [Cf. nombreux écrits de Th. Obenga, C. A. Diop et al., notamment dans la revue ANKH].

12. Le monothéisme est né en Afrique et non en Asie occidentale avec le peuple hébreu. La substance des “commandement” de Moïse, de l’Église chrétienne et du Coran figurent déjà dans les textes égyptiens (cf. chapitre 125 du Livre des morts). En fait, depuis au moins 2300 av. J.C. (ou plus), sur les murs des petites pyramides. Ces textes représentent le plus ancien “code moral universel”.

13. Contrairement à ce qui est encore habituellement enseigné, la métallurgie du fer en Afrique noire n’est pas venue d’ailleurs durant la seconde moitié du 1er millénaire avant Jésus-Christ. Non seulement elle était endogène, ce qu’on refusait de voir malgré les nombreux indices identifiés depuis 1952 par Henri Lhote, mais elle est probablement la plus ancienne. En effet, des objets en fer découverts par l’archéologue G. Quéchon dans la région du massif de Termit (entre le lac Tchad et le massif de l’Aïr) ont été datés du milieu du 3ème millénaire approximativement [Journal des Africanistes, 62, 1992, pp. 55-68].

14. La civilisation de Nok au Nigeria, caractérisée principalement par ses statuettes en terre cuite et la présence du fer, date au moins du 10ème siècle avant J.C. Trois dates qui demandent confirmation la situent beaucoup plus tôt (3ème millénaire ou plus ?).

IV. DU 8ÈME AU 16ÈME SIÈCLE

15. C’est la période du développement des royaumes et empires en Afrique subsaharienne. Djenné-Djeno (près de l’actuelle Djenné du Mali) date du 3ème siècle avant J.C. comme les premières agglomérations urbaines de l’Ethiopie.

Du 10ème au 16ème siècle de notre ère, loin d’être une brousse parsemée de tribus, l’Afrique subsaharienne présente de vastes réseaux de gros et moyens villages et de villes de 60 000 à 140 000 habitants et plus, dans le cadre de royaumes et/ou empires organisés “jusque dans les moindres détails” (Léo Frobénius, ethnologue allemand).

Au milieu du 14ème siècle, en 1352-1353, le grand voyageur arabe Ibn Battuta, parcourant l’empire du Mali est frappé par “le petit nombre d’actes d’injustice”, par “la sûreté complète et générale dont on jouit dans tout le pays : ni voleurs, ni brigands, ni ravisseurs ne sont à craindre”, et par l’honnêteté des gens.

Un tel état de fait, à cette époque, on ne saurait trop le souligner, est rarissime. L’agriculture et l’élevage étaient bien développés, l’artisanat et le commerce très actifs selon les diverses sources dont nous disposons [Cf. L. M. Diop-Maes, Afrique noire, démographie, sol et histoire, Paris, Présence Africaine/Khepera, 1996, chap. 8 à 14]. Le mot “Moyen-Âge” ne convient pas pour l’Afrique ; c’est l’époque du développement socio-économique et politico-administratif et le qualificatif “médiévale” ne devrait pas lui être appliqué.

V. DU 16ÈME AU 21ÈME SIÈCLE

16. Les désastreux effets des attaques arabes et portugaises (16ème et 17ème siècle) et des différentes traites des captifs restent largement méconnus des historiens qui s’abstiennent de se pencher sur cette question capitale : multiples effets directs et indirects qui ont progressivement perverti puis ruiné tout ce tissu socio-économique et politico-administratif.

L’insécurité croissante et généralisée dans la plupart des régions multiplia les disettes, les famines, les maladies, les épidémies, les endémies. Les effectifs additionnés des morts et des déportés dépassèrent sans aucun doute le nombre des nouveaux-nés survivants surtout de 1750 à 1850 [Cf. Afrique noire, démographie, sol et histoire, op. cit., chap.15, pp. 201-236].

Au 19ème siècle les villes et villages observés par les explorateurs comptaient en moyenne 3 ou 4 fois moins d’habitants que les agglomérations décrites par les voyageurs, les navigateurs et les chroniqueurs du 14ème au 17ème siècle.

Grosso modo, il est raisonnable de considérer que, vers le milieu du 19ème siècle, la population était 3 ou 4 fois moindre qu’au 16ème siècle (même référence chap. 17 et 18 pp. 252-295). Or, les démographes marquent, tout au plus, un palier dans une courbe très légèrement ascendante.

17. Les livres ne disent pas non plus que, de 1885 à 1930, la conquête coloniale (artillerie contre fusils de traite), le travail forcé multiforme et généralisé, la répression des révoltes par le fer, le sang et le feu, ainsi que les enrôlements, forcés également, dans les armées des colonisateurs, et avec la continuation de la traite arabe, ont encore réduit d’environ 1/3 la population qui restait.

Les démographes imaginent que la population a augmenté pendant ce laps de temps ! [Cf. Afrique noire, démographie, sol et histoire, op. cit., p. 67 à 69]. C’est faux [Cf. Hochschild, Les fantômes du roi Léopold, Paris, Belfond, 1998]. Il est facile de reconstituer l’évolution réelle de la population en remontant dans le temps à partir des recensements de 1948-49 [Cf. L. M. Diop-Maes, Afrique noire démographie, sol et histoire, op. cit., et D. Noin, La population subsaharienne, éd. UNESCO, p. 19 à 24] :

– 1930 : 130 à 135 millions d’habitants
– 1860 -1880 : environ 200 millions d’habitants
– 1500 -1550 : de l’ordre de 600 millions d’habitants

18. C’est à partir de 1930 seulement que des mesures administratives et sanitaires ont permis à la population africaine de recommencer à croître. Mais le travail d’aliénation, d’acculturation, de déstructuration accentua le délabrement de la personnalité de beaucoup d’africains. “Historicide”, meurtre culturel et mental [Cf. C. A. Diop, Civilisation ou barbarie, op. cit., et O. Lecour Grand-Maison, Coloniser, exterminer, Paris, Fayard, 20].

VI. CONCLUSION

Les faits avérés étant la base de la science préhistorique et historique objective, il est impératif de rectifier la vision tronquée et inexacte qui est encore donnée de l’évolution des groupes humains, d’autant que cette vision est restée imprégnée de racisme.

Par Louise Marie Maes-Diop

Source : revue ANKH n°16

 

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