janvier 21, 2022

Pourquoi la Russie n’est pas l’ennemie des Africains

Fausses accusations contre la Russie en Afrique francophone

Ces derniers mois, le gouvernement français et les médias qui sont à sa solde ont eu des mots extrêmement durs à l’endroit de Vladimir Poutine. Ce dernier est accusé, entre autres, d’être de mèche avec le groupe de sécurité russe Wagner dont les membres seraient, selon eux, des mercenaires intéressés par les richesses minières du Centrafricaine et du Mali. Pourquoi la France s’en prend-elle au président russe ? Qu’est-ce qui a poussé Centrafricains et Maliens et à se tourner vers les Russes ? Est-ce la première fois que l’Afrique tisse des liens avec la Russie ? 

I/ Pourquoi la France attaque-t-elle la Russie ? 

Les attaques de la France contre Poutine ne sont pas nouvelles. Le 2 novembre 2018 déjà, Jean Yves Le Drian, chef de la diplomatie française, estimait que la Russie “utilisait potentiellement les difficultés du peuple centrafricain pour s’implanter dans un continent où il y aurait des ambitions voilées”. À l’ouverture du Forum de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique (5 novembre 2018), Florence Parly, ministre des Armées, renchérissait en affirmant que “toute manipulation intéressée de puissance opportuniste serait inepte et indigne”. La France, au nez et à la barbe de qui les jihadistes massacrent chaque jour des civils et militaires maliens, s’est-elle montrée plus digne ? Est-elle fière du fait que Kidal (dans le Nord) échappe à l’autorité de l’État malien depuis 2013 malgré l’aide en logistique et en renseignements des Américains ? Les Maliens savent aujourd’hui qui est le vrai opportuniste et qui est leur vrai ami. Pour eux, la France s’attaque à Poutine parce qu’elle a peur d’être remplacée au Mali par la Russie dont la loyauté, l’efficacité et la fermeté à l’égard des terroristes ont été suffisamment démontrées en Tchétchénie et en Syrie, parce que le coup de Faustin-Archange Touadéra lui est resté en travers de la gorge. Et pourtant, qui faut-il blâmer si la population malienne doute de plus en plus de sa capacité à venir à bout des terroristes et à soutenir les soldats maliens sur le terrain ?

À qui la faute ?

La France ne doit s’en prendre qu’à elle-même si les Maliens ne souhaitent plus sa présence sur leur sol. Pourquoi ? N’oublions pas que l’arrivée des terroristes dans la zone sahélienne (Mali, Niger, Burkina, Mauritanie, Tchad) est une conséquence de la destruction de la Libye en 2011. Or qui était à la tête de la croisade contre “le grand dictateur”? Qui prétendait que l’ONU devait impérativement protéger une population que Mouammar Kadhafi serait en train d’exterminer ? Qui voulait faire de la Libye un pays démocratique ? Nicolas Sarkozy est celui qui a causé tout ce chaos. C’est donc lui qui mérite d’être insulté et condamné, et non Assimi Goïta ou Choguel Maïga. C’est lui qui manaça de tirer sur l’avion des chefs d’État africains si ces derniers s’obstinaient à se rendre à Tripoli pour discuter avec Kadhafi que le même Sarkozy avait reçu en grande pompe à l’Élysée 4 ans plus tôt. 

L’opération militaire française Serval, qui débuta en janvier 2013, fut saluée par les Maliens parce qu’elle empêcha les jihadistes de s’emparer de Bamako et de créer un califat dans le Nord malien. Pour certains hommes politiques français comme Jean-Luc Mélenchon de “La France insoumise”, la France aurait dû quitter le pays après juillet 2014. Au lieu de cela, elle s’installa mais en faisant autre chose (pillage du sol et du sous-sol maliens) que combattre les terroristes qui, eux, n’avaient pas arrêté de tuer civils et militaires maliens, si l’on se fie aux confidences de plusieurs Maliens. Je crois que c’est de là qu’est venu le désamour entre le Mali et la France. Que devaient faire les autorités maliennes ? Demander l’aide des peureux et lâches dirigeants de la Communauté économique des États d’Afrique occidentale (CÉDÉAO) ? Continuer à compter sur cet “ami” qui se plaît à rappeler ses liens historiques et linguistiques avec ses ex-colonies mais qui ne se gêna point pour dévaluer le franc CFA en janvier 1994, boycotter les obsèques officielles de Léopold Sédar Senghor en décembre 2001 et bombarder la résidence présidentielle construite par Félix Houphouët-Boigny en avril 2011 ? C’eût été suicidaire et irresponsable. Alors, le Mali, dont plusieurs soldats ont été formés dans l’ex-URSS, se souvint qu’il pouvait avoir recours à la Russie comme il sollicita l’aide soviétique dans les années 60 et 70. Pendant la guerre froide, en effet, l’ex-URSS avait noué une coopération militaire, culturelle et minière avec le régime panafricaniste et anti occidental de Bamako. 

La coopération entre l’Afrique et la Russie ne date pas d’hier. Elle a commencé au début des années 60, l’annee des fausses indépendances. C’est l’effondrement de l’URSS en 1991 qui mit fin à cette cooperation.

pays au désastre, ne fit rien pour mettre fin à la nocive Françafrique. Comme ses prédécesseurs, le président français semble ruser avec les Africains comme en témoignent les propos ambigus de Bruno Le Maire. Le ministre français de l’Économie et des Finances estime en effet que la France est ouverte “à une réforme ambitieuse du franc CFA [mais laisse] les États membres la définir”. Le Maire s’exprimait au cours d’une conférence de presse donnée à Paris le 11 octobre 2019.

Mais lui et les autres membres du gouvernement français connaissent-ils vraiment l’Afrique ? Ont-ils pris la mesure de ce qui se passe depuis quelques années dans la tête et le cœur des Africains ? Pourquoi ne comprennent-ils pas que ceux-ci ne veulent plus de réformes cosmétiques ? Car, vus d’Afrique, l’ECO et le franc CFA, c’est du pareil au même. D’Abidjan à Libreville, en passant par Bamako et Ouaga, les jeunes d’Afrique réclament unanimement la fin du franc CFA, la fermeture et le départ des bases militaires étrangères présentes dans certains pays africains ; désirent jouir des richesses de leurs sols et sous-sols ; souhaitent que leurs matières premières ne soient plus pillées ou achetées à vil prix ; refusent que l’anciennne puissance coloniale continue de prendre l’initiative des résolutions concernant leurs pays à l’ONU et de dire ce qui est bon/mauvais pour nous ou qui doit nous diriger, etc.

À mon avis, l’Afrique francophone ne perd rien à suivre l’exemple du Soudan du Nord et de la Centrafrique. A contrario, elle ne gagnerait rien à poursuivre sa coopération avec un pays qui, en plus de se montrer arrogant et méprisant, prétend l’aimer mais la poignarde continuellement dans le dos.

Il est en revanche incompréhensible que la même France essaie de monter les Africains contre la Russie en répétant à l’envi que “Moscou n’est pas à Bangui pour les beaux yeux des Centrafricains” et que seules les mines centrafricaines intéressent les Russes.

Pourquoi ces arguments fallacieux et de mauvaise foi sont-ils irrecevables ? Parce que, en 6 décennies, la France ne nous a apporté que misère, mort et chaos, parce que la Russie est en train de stabiliser la République centrafricaine, ce que la France fut incapable de faire malgré le déploiement des opérations Barracuda (1979-1981), Almandin (1996-1998), Cigogne (1997-1998), Boali (2002-2013) et Sangaris (2013-2016),

parce que, tout en interdisant aux Houphouët, Senghor, Bongo et autres d’avoir des relations avec les Soviétiques et les autres pays du Pacte de Varsovie, les autorités françaises échangeaient culturellement, intellectuellement et économiquement avec les Russes. Un ami me fit remarquer récemment que l’on pouvait dénombrer à cette époque vingt vols quotidiens entre les aéroports français et soviétiques dans les deux sens.

Pour lui, la France se comporte à l’égard de l’Afrique “comme un proxénète qui met une fille sur le trottoir puis calomnie auprès de celle-ci tout honnête homme qui voudrait délivrer cette prostituée des actes nocifs de son criminel souteneur”.

Cette jeunesse pense en même temps que toutes ces aspirations risquent de ne jamais aboutir s’il manque cette chose essentielle qui fait que la France ne peut pas faire en Corée du Nord, en Inde ou en Russie ce qu’elle se permet si facilement dans ses ex-colonies : une force militaire égale ou supérieure à celle des Occidentaux qui semblent ne comprendre que le langage de la force. Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, Laurent Gbagbo, pour ne citer que ces trois-là, sont tombés parce qu’ils ne disposaient pas de cette force. Bachar al-Assad, lui, a pu tenir et sauver sa peau parce que la Russie de Poutine lui a fourni cette force.

Le Soudan du Nord et la Centrafrique ont-ils pris une bonne décision ? Sans hésiter, je répondrai “oui”. Premièrement, parce que même si l’aide de la Russie à ces deux pays n’est pas gratuite, la Russie ne recevra pas plus que ce qui est prévu dans l’accord signé par Poutine et les deux présidents africains ; deuxièmement, parce que je ne vois pas le président russe intervenir dans un pays africain sans y avoir été invité, lui imposer quoi que ce soit ou chercher à le contrôler après avoir condamné “l’attitude agressive et intrusive” des pays occidentaux et comparé l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011 à “une croisade de l’époque médiévale [car, pour lui], la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU ne donnait pas le droit d’intervenir dans une affaire interne et de défendre un des deux camps” (interview accordée au réalisateur américain Oliver Stone entre juin 2015 et fevrier 2017) ; troisièmement, parce que, contrairement à la France, la Russie possède d’immenses ressources naturelles (plus de 20 % des stocks mondiaux) ; quatrièmement, parce que, sans le soutien d’un allié puissant et craint, se débarrasser de ceux qui lui pourrissent la vie depuis six décennies sera une chose difficile, voire impossible, pour l’Afrique francophone ; enfin, parce qu’il est temps que les ennemis de nos ennemis deviennent nos amis. C’est un secret de Polichinelle que l’homme fort de Moscou est haï, dénigré et combattu par ceux-là même qui n’ont jamais voulu notre bien. Ils lui en veulent, entre autres, parce qu’il a soutenu militairement le président syrien contre les rebelles et djihadistes de Daesh. Ce Poutine qui a montré de quoi il est capable en Ukraine et en Syrie, nous devons faire de lui notre allié.

Certains pourraient penser que les pays africains d’expression française, en faisant alliance avec la Russie, courent le risque de se mettre sous sa tutelle. Ce risque existe, c’est vrai, mais, si on se fonde sur les raisons que j’ai données plus haut, on peut douter que Poutine ait envie de mener en Afrique une politique prédatrice et inhumaine comme celle de tous les présidents français de la Cinquième République. En d’autres termes, s’appuyer sur l’aide de la Russie pour nous affranchir progressivement de la tutelle de ceux qui ne nous ont apporté que la pauvreté, l’assassinat des résistants, les coups d’État, rébellions et bombardements ne signifie pas que nous quittons un ancien maître (La France) pour un nouveau maître (la Russie). L’Afrique nouvelle ne cherche ni maître, ni propriétaire ; la seule chose qui l’intéresse, c’est d’avoir des partenaires avec qui elle peut nouer des accords gagnant-gagnant. 

Mais les mises en garde contre la Russie ne viennent pas uniquement de la France. Quand on explique que, pour mettre fin à la criminelle françafrique, l’Afrique francophone n’a pas d’autre choix que de nouer des liens avec un allié militairement puissant comme la Russie, certains Africains rappellent l’action de l’ex-URSS en Hongrie, dans l’ex-Tchécoslovaquie, en Pologne, en Roumanie (hier), en Ukraine (aujourd’hui).

Pour eux, se tourner vers les Russes, c’est se jeter tout simplement dans les bras d’un autre impérialiste. En plus du fait que la Russie ne fait pas partie des pays qui colonisèrent et saignèrent l’Afrique, ce type d’arguments est révélateur de quelque chose de profond chez certaines personnes : la peur de la liberté, l’incapacité à s’affranchir de celui qui les domine et opprime, la difficulté à prendre leur destin en main.

Ces personnes, qui semblent préférer l’esclavage à la liberté, sont semblables aux hommes qui vivent dans l’obscurité et qui n’imaginent pas l’existence d’autre chose. L’allégorie de la caverne de Platon présente en effet “des hommes enchaînés qui ne connaissent que les ombres projetées sur les murs de leur caverne par un feu allumé derrière eux”. Si l’un d’entre eux découvre la lumière et annonce aux autres que la vie est meilleure dehors, il se heurtera à leur incompréhension, voire à leur hostilité, parce que cette annonce les bouscule dans le confort de leurs habitudes, ajoute Platon (cf. ‘La République’, Livre VII).

À bien analyser les choses, ceux qui pensent qu’une alliance avec la Russsie est une mauvaise idée ont peur de couper le cordon ombilical qui nous relie à la nuisible France. Le pire, c’est qu’ils ignorent tout de l’histoire des relations entre les Russes et l’Afrique.

Sinon, ils n’affirmeraient pas sans aucune preuve que la Russie est aussi hégémonique et aussi avide de matières premières que la France. Pour moi, ils ont tout faux car non seulement les Soviétiques n’avaient pas de colonie en Afrique mais ils aidèrent certains mouvements de libération tels que la SWAPO (Namibie), l’ANC (Afrique du Sud), le FRELIMO (Mozambique), la ZAPU (Zimbabwe), le MPLA (Angola),le PAIGC d’Amilcar Luis Cabral à combattre le colonialisme.

Non seulement la Russie fournit à ces mouvements des armes mais elle forma les indépendantistes africains. Un an après que la Guinée eut dit “non” au projet de la communauté franco-africaine du général de Gaulle, Sékou Touré aurait été renversé par un coup d’État fomenté par la France si l’URSS informée à temps n’avait pas envoyé des soldats dans le pays. L’expédition de Suez, lancée fin octobre 1956 par la France et la Grande-Bretagne contre Nasser qui venait de nationaliser le canal de Suez, échoua parce que l’URSS, l’ONU et les États-Unis avaient refusé de la cautionner

La seconde vérité est que, contrairement à la France qui n’a rien et qui est obligée de tuer ou de soutenir des rébellions armées pour voler, la Russie possède d’énormes gisements de pétrole, de gaz naturel, de charbon, d’uranium, de fer et d’acier, etc. Elle est le premier pays en termes de nickel, de platine, d’or et de nombreux autres minéraux. Cette Russie va faire quoi avec nos petites richesses ?

De plus, Vladimir Poutine a dit que ça ne l’intéresse nullement de s’immiscer dans les affaires des autres pays, de leur donner des leçons de démocratie ou de bonne gouvernance. Les pays qui aiment moraliser les autres tout en faisant l’inverse, ceux qui valident les coups d’État et 3e mandats ici mais les condamnent là-bas, on les connaît.

Que le maître du Kremlin veuille étendre l’influence de son pays en Afrique est indiscutable et je serais le dernier à m’en plaindre car il y a influence et influence. Qui ne voit pas les bienfaits de l’influence russe en Syrie et en Centrafrique ? Y a-t-il terme plus fort que “néfaste” pour qualifer celle de la France ?

Les Africains, qui se méfient de la Russie sous prétexte qu’elle ne serait en rien différente de la France, conseillent que l’Afrique arrache seule son indépendance politique et économique. Conseil fort louable mais, si les anciennes colonies françaises pouvaient se libérer toutes seules de la France, cela se saurait. De même que la France eut besoin en 1945 de la Russie et des troupes africaines pour sortir des griffes du nazisme hitlérien, de même nous faut-il nous appuyer sur Poutine pour nous débarrasser de ceux qui nous font tourner en rond depuis 1960.

Pourquoi Poutine ? Parce qu’il est efficace et parce qu’il est craint aujourd’hui par les pays occidentaux qui le regardent comme un ennemi. Le 21 avril 2021, il prononça son discours sur l’état de la Nation devant les parlementaires russes. À cette occasion, il fit clairement savoir que “tous ceux qui organiseront des provocations contre nos intérêts vont le regretter” tout en espérant que “personne n’aura l’idée de franchir la ligne rouge dans ses relations avec la Russie”.

Le fait d’avoir des relations historiques avec la France, le fait d’y avoir étudié ou le fait de parler la langue de Molière ne veut rien dire car cela n’a jamais empêché les Français de nous mépriser et de nous appauvrir. Ce qui aurait du sens, c’est que l’ennemi de nos ennemis devienne sans tarder notre ami. Ce qu’il faudrait, aujourd’hui, c’est que le colonel Assimi Goïta et d’autres dirigeants de l’Afrique dite francophone emboîtent vite le pas à Faustin-Archange Touadéra en signant des accords militaires avec la Russie de Poutine.

La Centrafrique a pu organiser les élections présidentielle et législatives à la date prévue (le 27 décembre 2020) alors qu’Anicet-Georges Dologuélé et les autres leaders de l’opposition soutenus et manipulés par Paris voulaient que ces élections soient reportées à cause de “l’insécurité et de la reprise des combats dans un pays contrôlé aux deux tiers par les groupes armés”, si l’on veut reprendre les mots de RFI, la Radio de l’influence française en Afrique francophone.

Quelques jours plus tôt, une tentative de coup d’État qui devait profiter à François Bozizé, renversé en 2013 par les milices musulmanes de la Séléka, échouait lamentablement. Cette double victoire (l’échec du putsch et la tenue du double scrutin), on la doit indiscutablement à la Russie à laquelle Faustin-Archange Touadéra fit appel en 2018 pour l’entraînement des Forces armées centrafricaines (FACA).

Plus tard, le pays de Poutine livra des blindés (les fameux BRDM-2 qui sont des véhicules de transport de troupes conçus dans les années 60) à l’armée centrafricaine soumise à un embargo sur les armes depuis 2014 et dépourvue d’équipement lourd.

Il envoya ensuite plusieurs centaines de soldats à Bangui. Pour rappel, les premières armes fournies par Moscou arrivèrent dans le pays en janvier 2018 après des discussions entre le gouvernement centrafricain et les autorités russes en novembre 2017.

Des instructeurs militaires russes assureraient aujourd’hui la sécurité du président Touadéra. En contrepartie, des permis miniers furent accordés à des sociétés russes liées à Evgueni Prigojine perçu comme le principal financier de la société militaire privée russe Wagner.

Certes, les groupes armés continuent de sévir çà et là mais plusieurs analystes sont d’accord pour constater que les violences ont considérablement baissé et que la Centrafrique se porte beaucoup mieux que quand Paris y régnait en maître absolu.

Aujourd’hui, il ne s’agit pas, pour la France, d’affirmer que l’aide russe est moins importante que “les montants de l’aide française au développement ou l’aide européenne pour le pays et que les blindés livrés par l’armée ne permettront pas de rétablir l’autorité de l’État contre des groupes armés” (Roland Marchal), ni de se demander “quelle sera la légitimité du président et des 140 députés élus, quelle stratégie la Coalition des Patriotes pour le Changement va adopter maintenant et jusqu’où pourrait aller l’ancien président François Bozizé pour récupérer le pouvoir ” mais de se rendre compte qu’elle a largement échoué à tirer ses ex-colonies vers le haut et qu’elle ne s’est jamais préoccupée du bien-être des Africains.

En tous les cas, les dirigeants français sont mal placés pour parler de légitimité en Centrafrique après avoir été incapables de dénoncer la candidature anticonstitutionnelle de Ouattara en Côte d’Ivoire. Personne ne peut prendre au sérieux un gouvernement à qui le retour de Bozizé en Centrafrique a semblé quelque chose de normal alors que l’ancien président avait été interdit en 2014 par l’ONU de voyager pour avoir soutenu des milices.

De décembre 2013 à mars 2016, la France n’a pas été en mesure d’empêcher les massacres ethniques, ni de reconstruire l’armée centrafricaine, ni de fournir au pays des fusils d’assaut, des mitrailleuses et des lance-roquettes. Que devait faire Touadéra dans ces conditions ? Croiser les bras et regarder les groupes armés massacrer les populations ? Le président centrafricain fit ce qui lui paraissait bon pour son pays, c’est-à-dire conclure un accord de défense avec la Russie.

Sans cet accord, un coup d’État aurait balayé son régime le 18 décembre et plongé le pays dans le chaos et l’incertitude. C’est cet appui militaire de la Russie qui, 6 ans plus tôt, sauva Bachar al-Assad aux prises avec les rebelles, les Occidentaux et les pays du Golfe. Que ce soit en Syrie ou en Centrafrique, la Russie a démontré une puissance de feu et une fidélité telles que les anciennes colonies françaises ne devraient pas craindre de faire appel à elle.

À ceux qui estiment trop vite qu’on ne remplace pas un colon par un autre colon, il est facile de répondre que les Soviétiques n’ont jamais eu de colonie en Afrique et qu’ils ont plutôt contribué à la décoloniation du continent en apportant un soutien économique et militaire massif à des mouvements de libération tels que le FLN (Algérie), le MPLA (Angola), le FRELIMO (Mozambique). l’ANC (Afrique du Sud), la SWAPO (Namibie), etc. D’autres feront valoir que nous parlons la langue de Molière, que nous avons épousé des Français ou des Françaises, que nous avons étudié dans des écoles françaises, etc.

À mon avis, cet argument qui est plus affectif que rationnel ne peut plus prospérer quand on se rappelle que les soi-disant amis de l’Afrique francophone ne se gênèrent point pour dévaluer le franc CFA le 11 janvier 1994 et bombarder en mars-avril 2011 le palais construit par Houphouët, qu’ils boycottèrent les obsèques officielles de Léopold Sédar Senghor à Dakar le 29 décembre 2001, qu’ils laissent leurs médias couvrir de boue tout dirigeant africain qui refuse de se soumettre à l’ancienne puissance coloniale. La France n’est pas dans l’affectif mais dans le pragmatisme.

Comme plusieurs pays occidentaux, elle a toujours fait sienne la doctrine du Britannique Henry John Temple alias Lord Palmerston : “ We have no eternal allies, and we have no perpetual enemies. Our interests are eternal and perpetual, and those interests it is our duty to follow.” Traduction : Nous n’avons pas d’alliés éternels et nous n’avons pas d’ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et il est de notre devoir de suivre ces intérêts.

Quels sont nos intérêts aujourd’hui et qui peut nous aider à mieux les défendre tout en respectant notre souveraineté ? Telle est la question à laquelle nous devons trouver une réponse. Invoquer sans cesse les relations historiques qui unissent les pays africains à la France, c’est non seulement verser dans le sentimentalisme le plus puéril mais refuser de grandir et de s’émanciper

Jean-Claude Djereke

fière du fait que la ville de Kidal (dans le Nord) échappe à l’autorité de l’État malien depuis 2013 malgré l’aide en logistique et en renseignements fournie aux Français par les Américains ? Les Maliens savent aujourd’hui qui est le vrai opportuniste et qui est leur vrai ami. Pour eux, la France s’attaque à Poutine parce qu’elle a peur d’être remplacée au Mali par la Russie dont la loyauté, l’efficacité et la fermeté à l’égard des terroristes ont été suffisamment démontrées en Tchétchénie et en Syrie, parce que le coup de Faustin-Archange Touadéra lui est resté en travers de la gorge. Et pourtant, qui faut-il blâmer si la population malienne doute de plus en plus de la capacité de la force française à venir à bout des terroristes et à soutenir les soldats maliens sur le terrain ?

À qui la faute ?

La France ne doit s’en prendre qu’à elle-même. Pourquoi ? N’oublions pas que l’arrivée des terroristes dans la zone sahélienne (Mali, Niger, Burkina, Mauritanie, Tchad) est une conséquence de la destruction de la Libye en 2011. Or qui était à la tête de la croisade contre “le grand dictateur”? Qui prétendait que l’ONU devait impérativement protéger une population que Mouammar Kadhafi serait en train d’exterminer ? Qui voulait faire de la Libye un pays démocratique ? Nicolas Sarkozy est celui qui a causé tout ce chaos. C’est donc lui qui mérite d’être insulté et condamné, et non Assimi Goïta ou Choguel Maïga. C’est lui qui menaça de tirer sur l’avion des chefs d’État africains si ces derniers s’obstinaient à se rendre à Tripoli pour discuter avec Kadhafi que le même Sarkozy avait reçu en grande pompe à l’Élysée 4 ans plus tôt. 

L’opération militaire française Serval (janvier 2013-juillet 2014) fut saluée par les Maliens parce qu’elle empêcha les djihadistes de s’emparer de Bamako et de créer un califat dans le Nord malien. Pour certains hommes politiques français comme Jean-Luc Mélenchon de “La France insoumise”, la France aurait dû quitter le pays après juillet 2014. Au lieu de cela, elle s’installa mais en faisant autre chose (pillage du sol et du sous-sol maliens) que combattre les terroristes qui, eux, n’avaient pas arrêté de tuer civils et militaires maliens, si l’on se fie aux confidences de plusieurs Maliens. Je crois que c’est de là qu’est venu le désamour entre le Mali et la France. Que devaient faire les autorités maliennes  dans cette situation ? Demander le soutien des peureux et lâches dirigeants de la CEDEAO qui montrent crise après crise qu’ils sont soumis à l’Occident ? Continuer à compter sur cet “ami” qui se plaît à rappeler fréquemment ses liens historiques et linguistiques avec ses ex-colonies mais qui ne se gêna point pour dévaluer le franc CFA en janvier 1994, boycotter les obsèques officielles de Léopold Sédar Senghor en décembre 2001 et bombarder la résidence présidentielle construite par Félix Houphouët-Boigny en avril 2011? C’eût été suicidaire et irresponsable. Alors, le Mali, dont plusieurs soldats ont été formés dans l’ex-URSS, se souvint qu’il pouvait avoir recours à la Russie comme il sollicita l’aide soviétique dans les années 60 et 70. 

La relation russo-malienne est ancienne

Pendant la guerre froide, en effet, l’ex-URSS avait noué une coopération militaire, culturelle et minière avec le régime panafricaniste et anti-occidental de Bamako. C’est l’effondrement de l’URSS en 1991 qui mit fin à cette coopération.

La France répète à l’envi que la présence russe en Centrafrique et au Mali n’est pas désintéressée. Mais les Bolloré, Bouygues, Areva, Total, Orange et autres travaillent-ils en Afrique gratis pro Deo ? Ces entreprises françaises ont-elles fait de Niamey, Brazzaville, Libreville et Bamako des villes aussi belles que Dubaï ? Certes, des métaux rares tels que les dérivés du nickel ou du cobalt intéressent les géants russes et l’Afrique est un vivier de ressources agricoles et alimentaires pour la Russie mais les Russes seront moins gourmands que les Français parce qu’ils possèdent d’immenses ressources naturelles (plus de 20 % des stocks mondiaux).

Ceux qui craignent une colonisation du Mali par la Russie devraient apprendre que les Soviétiques n’ont jamais eu de colonie en Afrique, qu’ils ont plutôt contribué à la décoloniation du continent en apportant un soutien économique et militaire massif à des mouvements de libération tels que le FLN (Algérie), le MPLA (Angola), le FRELIMO (Mozambique), l’ANC (Afrique du Sud), la SWAPO (Namibie), etc. 

La France n’est pas en Afrique pour notre bien, pour que nous nous développions, pour que nous menions une vie digne et décente. Elle y est et elle s’y accroche comme une sangsue à cause de nos matières premières. Et elle a prouvé en Côte d’Ivoire en avril 2011 qu’elle était prête à tout pour défendre ses intérêts. C’est pourquoi à l’argument des liens historiques qui existeraient entre la France et ses anciennes colonies devrait succéder la doctrine du Britannique Henry John Temple alias Lord Palmerston : “Nous n’avons pas d’alliés éternels et nous n’avons pas d’ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et il est de notre devoir de suivre ces intérêts.” Aujourd’hui, la seule question qui vaille la peine d’être posée est celle-ci : Quels sont nos intérêts et qui peut nous aider à mieux les défendre tout en respectant notre souveraineté ?

La France, qui essaie de monter les Africains contre la Russie, se comporte comme un proxénète qui, après avoir mis une jeune fille sur le trottoir, la met en garde contre tout honnête homme qui voudrait la délivrer des actes nocifs de ce criminel souteneur. Les Maliens sont assez grands et assez sages pour savoir ce qu’ils peuvent faire ou non avec les Russes. Qu’il s’agisse de la rencontre de Sotchi (23-24 octobre 2019) à laquelle participèrent une trentaine de dirigeants africains ou qu’il s’agisse de l’aide militaire de la Russie à la République centrafricaine et au Mali, les actions de l’homme fort de Moscou  portent le même message. Ce message peut être formulé de la manière suivante : “Depuis 5 siècles, la France est présente dans vos pays. Cette présence a-t-elle positivement impacté vos vies ? En quoi vous a-t-elle fait avancer ? A-t-elle fait de vous des peuples libres, forts et respectés ? Si la réponse est NON, le moment n’est-il pas venu de regarder ailleurs ?”

Jean-Claude DJEREKE

 https://www-vie-publique-fr.ezproxy.u-pec.fr/discours/207138-entretien-de-m-jean-yves-le-drian-ministre-de-leurope-et-des-affaires

 https://www.voaafrique.com/a/paris-met-en-garde-contre-toute-manipulation-int%C3%A9ress%C3%A9e-en-centrafrique/4645336.html

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