janvier 21, 2022

Mgr Desmond Tutu n’a pas fait grand-chose pour le reste de l’Afrique

Mgr Desmond Tutu ne fut ni passif ni silencieux devant l’apartheid. Cet odieux système politique théorisé par le docteur Verwoerd et instauré en 1948 aussitôt après la victoire électorale du Parti national afrikaner de Daniel Malan, il le combattit de toutes ses forces car, estimait-il,  ceux qui prétendent être apolitiques ou neutres en situation d’injustice sont en réalité les complices des assassins et des oppresseurs. 

Ce combat contre la discrimination raciale, je ne peux pas ne pas le saluer ni m’empêcher de féliciter celui qui le mena farouchement et sans violence. Bref, j’ai aimé le Tutu qui se dressa contre la domination d’un groupe racial (les Blancs qui représentaient 21 % de la population) sur un autre groupe racial (les Noirs, 67% de la population). Par contre, j’ai moins aimé le Tutu qui ne se prononça jamais sur la confirmation de l’acquittement de Laurent Gbagbo par la Cour pénale internationale (CPI), le 31 mars 2021, alors qu’il était allé voir ce dernier à Korhogo en mai 2011 en compagnie du Ghanéen Kofi Annan et de l’Irlandaise Mary Robinson. Pourquoi l’ancien archevêque anglican du Cap avait-il rendu visite à Laurent Gbagbo ? Selon plusieurs sources convergentes, il aurait profité de cette visite pour demander à Laurent Gbagbo de reconnaître Alassane Ouattara comme le vainqueur du second tour de la présidentielle de novembre 2010. L’ex-président ivoirien lui aurait répondu qu’il préférait que le prélat sud-africain lui offre une Bible au lieu d’essayer de lui faire accepter l’inacceptable. 

Quoi qu’il en soit, j’eusse aimé voir le Prix Nobel de la paix 1984 se réjouir, comme de nombreux Africains, de cet acquittement, le voir célébrer le retour de Laurent Gbagbo dans son pays, une chance qui ne fut donnée ni au Dahoméen Béhanzin, ni à l’Ivoirien Kadjo Amangoua, ni au Guinéen Samory Touré, ni au Malien Ahmadou Tall, ni au Sénégalais Alboury Ndiaye déportés par les Blancs et morts en exil. J’eusse aimé entendre Desmond Tutu dire que cet acquittement signifiait que Gbagbo avait été injustement humilié et envoyé à la CPI et que les vrais criminels, soutenus et protégés par ceux que Jean Ziegler nomme “les nouveaux maîtres du monde”, méritaient d’être recherchés, arrêtés et enfermés. Au lieu de cela, l’homme garda le silence. Pourquoi ? Avait-il déjà vendu son âme à l’Occident que certains accusent d’avoir créé la CPI pour punir les Africains qui osent lui tenir tête? Avait-il peur de fâcher les Occidentaux ? S’était-il rallié à l’idée que Gbagbo avait perdu l’élection sans le recomptage des voix demandé par le président sortant mais refusé par Ban Ki Moon, Sarkozy et Ouattara ? Tutu, qui malheureusement n’est plus là pour répondre à ces questions, a donné l’impression de choisir entre les injustices ou d’accorder plus d’importance à l’injustice en Afrique du Sud qu’à celle que subissent les autres fils du continent. 

Je dois avouer que c’est une des choses qui me gênent dans le comportement du peuple sud-africain. Hormis Mandela, Thabo Mbeki et Julius Malema, nos frères d’Afrique du Sud semblent avoir vite oublié tout ce que fit le reste du continent pour eux au moment où ils étaient aux prises avec l’apartheid. Beaucoup d’entre nous pensaient que l’Afrique du Sud se montrerait plus solidaire, qu’elle tirerait les autres pays comme une locomotive tire les wagons, qu’elle prendrait les devants pour défendre les intérêts des Africains ou éteindre le feu là où il était allumé. Que ce soit en Côte d’Ivoire ou en Libye, Jacob Zuma manqua de fermeté et d’audace. Il semblait avoir été convaincu par Laurent Gbagbo lors de leur entretien à Abidjan mais il changea d’avis sur la crise post-électorale dès que Nicolas Sarkozy lui fit une promesse farfelue (donner un siège à l’Afrique du Sud au Conseil de sécurité de l’ONU). On avait le sentiment que seuls les femmes et l’enrichissement personnel intéressaient l’ancien président sud-africain. Je ne crois pas que son successeur soit habité par le désir de redresser la barre afin d’améliorer l’image du pays. Mbeki, lui, avait du caractère et militait ouvertement pour la renaissance africaine. Induit en erreur par la France et ses valets africains, il exigeait au début une reprise de l’élection d’octobre 2000. C’est le massacre des 64 jeunes Ivoiriens le 6 novembre 2004 par la force Licorne qui fera tomber les écailles de ses yeux. Il crut bien faire en proposant en 2005 à Gbagbo d’autoriser la candidature d’Alassane Ouattara mais l’humiliation et le transfèrement de Laurent Gbagbo de Korhogo à La Haye lui feront comprendre que l’homme dont il plaida la cause “n’a ni foi en l’honneur ni parole d’honneur”, que le seul but de cet homme est “de contenter ceux qui il y a seulement 50 ans mettaient son peuple dans les chaînes de l’oppression”. Et Mbeki d’ajouter : “Je me sens un peu responsable de la situation ivoirienne dans la mesure où c’est moi qui ai persuadé le Président Gbagbo de permettre à Ouattara d’être candidat. Je n’ai pas assez de mots pour vous dire le dégoût que m’inspire cet homme. Heureusement que la vie des hommes n’est qu’une petite étoile filante dans l’histoire du monde. La Côte d’Ivoire se retrouvera un jour.” Si Tutu avait fait une déclaration similaire, j’aurais applaudi et dit que, pour lui, les droits de l’homme doivent être respectés partout et pas seulement en Afrique du Sud.

Quand on a lu ‘L’Afrique du Sud en Afrique, superpuissance ou néocolonialiste ?’ de Liesl Louw-Vaudran, on se rend aisément compte que l’influence de la nation arc-en-ciel est en déclin parce que ses dirigeants n’ont pas su répondre aux attentes des Africains ni satisfaire les espoirs que les Noirs sud-africains avaient placés en eux. D’après plusieurs analystes, la Commission vérité et réconciliation (CVR), que présida Tutu, a échoué en partie parce qu’elle fut incapable de “faire rendre des comptes aux responsables politiques et militaires de l’apartheid”, [parce qu’elle] a ignoré des caractéristiques fondamentales qui ont pesé sur toute la population non blanche, [parce que] ni les déplacements forcés des populations, ni la spoliation des terres, ni l’exploitation économique de la main-d’œuvre ni le système de pass  n’ont été évoqués” (cf. Laeticia Bucaille, “Vérité et réconciliation en Afrique du Sud. Une mutation politique et sociale” dans ‘Politique étrangère’, 2007/2, pp. 313 à 325). Pour sa part, Winnie Mandela n’hésitait pas à comparer la CVR à une farce : “Il (Nelson Mandela) n’aurait jamais dû accepter. Qu’est-il sorti de bon de la vérité ? En quoi aide-t-elle qui que ce soit à savoir où et comment leurs proches ont été tués ou enterrés ?” 

On a tous en mémoire les violences xénophobes de 2008 et 2015. Même si l’Afrique du Sud n’a pas le monopole de la chasse aux étrangers sur le continent, on espérait mieux d’elle. Il n’est point exagéré d’affirmer qu’elle a déçu en interne comme à l’extérieur, ce que résument bien les propos tenus en 2017 par Sipho Pityana, homme d’affaires sud-africain : “En tant que nation qui jouissait d’une autorité morale, l’Afrique du Sud a désormais perdu toute crédibilité, une situation qui risque d’avoir des conséquences désastreuses dans l’avenir.”

Lorsque Mouammar Kadhafi a été abattu comme un chien, lorsque Laurent Gbagbo et son épouse ont été maltraités au nez et à la barbe des soldats français, lorsque la France installe et dégomme les présidents dans ses ex-colonies, je n’ai pas entendu Desmond Tutu protester. Où était-il ? Pour s’être tu sur ces situations dramatiques et d’autres, il a donc contribué, à mon avis, à l’affaiblissement de l’autorité morale de l’Afrique du Sud.

Jean-Claude DJÉRÉKÉ

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