février 4, 2023

Côte d’Ivoire : Ouattara distribue-t-il des satrapies ?

Le pouvoir ivoirien subodorait déjà que ces nominations occasionneraient une bronca. Gêné aux entournures, il a donc procédé de façon discrète à la publication de ces promotions. De ce fait, décrétée le 26 septembre 2012, c’est finalement le 2 octobre dernier que la montée en grade de 3 ex-chefs de guerre de l’ex-rébellion ivoirienne a été portée à la connaissance du public, via la nouvelle liste des préfets.

Ainsi :

le commandant Ousmane Coulibaly est désormais préfet de San Pédro, "San Petrol" pour nos "Paweto" dans le Sud-Ouest. Alassane Ouattara aurait voulu confier un pan de l’économie ivoirienne à ce dernier qu’il n’aurait pas procédé autrement : c’est la ville où il y a le 2e port du pays et un bassin du cacao, dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial ; autrement dit, les 2 mamelles économiques du pays seront en partie sous le contrôle de "Ben Laden", pardon "Ben le sage" ;

la ville de Bouna (nord-est) a maintenant pour préfet le commandant Tuo Fozié, ex-directeur de la Police et de la Gendarmerie des Forces nouvelles, ex-ministre de la Jeunesse (2003-2005). Le premier visage (1) de la rébellion nordiste aura l’œil sur le chef-lieu de la région de Bounkani, frontalière avec le Burkina et le Ghana. C’est à un homme aguerri qu’est confiée cette zone, où depuis l’escarmouche de Noé, poste-frontière avec le Ghana, le pays d’Houphouët n’exclut pas d’autres incursions d’assaillants, supposés proches de Laurent Gbagbo ;

enfin, le commandant Messamba Koné aura la haute main sur la préfecture de Cavally dans la région de Guiglo à l’ouest du pays ; une mission à la hauteur de celui qui fut dans une vie antérieure, le chef des forces paramilitaires des Forces nouvelles.

En tout cas, il aura affaire à forte partie, puisque c’est cette région mitoyenne du Liberia, un no mans land forestier, qu’écument sporadiquement de petits seigneurs de guerre qui vivent de rapines, de trafic de tout genre et autres razzia.

Par ces gratifications, le président Alassane Ouattara confirme bien qu’il ne peut pas se passer des ex-rebelles, en particulier ces célèbres com’zones.

A la vérité, le n°1 ivoirien est taraudé par cette question centrale que se posait déjà Machiavel dans son ouvrage Discours sur la première décade de Tite-Live : "Que faire pour que la République puisse résister aux périls et atteindre le faîte de son développement ?". Car si Abidjan et d’autres villes sont dans un calme relatif, la Côte d’Ivoire, dans son ensemble et à la lumière des derniers événements, souffre d’un sérieux problème sécuritaire.

La promotion de ces 3 ex-commandants de zone met en relief deux lectures :

côté pile, aucun dirigeant ne peut scier la branche sur laquelle il est assis. Ces 3 leaders des ex-croquants du Nord sont ceux-là même qui ont fait le coup de feu contre Laurent Gbagbo, le 19 septembre 2002, puis se sont repliés au Nord et qui 10 ans après ont délogé avec l’aide des forces onusiennes et de la Licorne, Laurent Gbagbo de sa cachette burkerisée. C’est eux qui ont aidé à parachever ce que les partisans de Gbagbo appellent "le plus long coup d’Etat du monde" ;

côté-face, par une curieuse coïncidence dont le hasard seul a le secret, c’est le jour où s’ouvrait le procès du général Brunot Dogbo Blé et Cie que ces 3 ex-rebelles ont été promus à des postes prestigieux, pour ne pas dire que c’est ce jour qu’ADO a choisi pour distribuer des satrapies.

L’impunité n’a pas droit de cité dans cette nouvelle démocratie ivoirienne, mais il y a un malaise, puisque les vaincus sont périodiquement face aux juges, tandis que les vainqueurs empruntent allègrement l’ascenseur social sans être inquiétés.

C’est connu pourtant, la justice supranationale, notamment la CPI, voudrait entendre, ne serait-ce qu’à titre de témoins, certains com’zones, car, durant la période qui a précédé la bataille d’Abidjan, des crimes atroces ont été commis là où sont passés ces ex-rebelles. Il va falloir qu’un jour, Alassane Ouattara tranche le nœud gordien pour changer cette perception d’une prégnance de la justice des vainqueurs, cette justice clef de voûte de l’édifice de l’Etat de droit, que le premieur magistrat qu’il est doit œuvrer à faire plier comme le roseau, mais sans qu’elle rompe.

Zowenmanogo Dieudonné Zoungrana — L’Observateur Paalga

Note :

(1) Tuo Fozié a été le premier à apparaître sur les écrans de la télévision après l’équipée putschiste ratée du 19 septembre 2002.

Thu, 04 Oct 2012 10:35:00 +0200

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