janvier 28, 2023

Il était une fois le 15 octobre : Une date et toujours des mystères

Blaise Compaoré au temps fort de la révolution burkinabè
En attendant que le temps et les historiens apportent un éclairage plus cru et plus objectif sur la question, revisitons cette page sanglante de notre histoire», écrivions-nous dans notre article du 15 octobre 2007 intitulé : «Il était une fois le 15 octobre». Blaise Compaoré fêtera ce jour de 2012 son quart de siècle de pouvoir, tandis que la galaxie sankariste commémorera celui de la disparition tragique de Thomas Sankara. Un anniversaire et beaucoup de zones d’ombre, pour ne pas dire de mystères, malgré certains témoignages et des révélations dans des livres. Enième feuilletage de ces pages sombres de notre histoire.
«C’est absurde», s’est écrié Roquentin devant les racines du marronnier dans la Nausée de Jean-Paul Sartre, lequel mit ces mots dans la bouche de son personnage pour signifier le caractère évanescent de la vie, la finitude de l’homme. Et l’histoire des hommes a été toujours jalonnée de tragédies. Le 15 octobre fut une tragédie burkinabè. Mais avant cette date, il y a eu, comme on le dit, les jours d’avant. Les préludes de ce qu’il est convenu d’appeler un dénouement sanglant des contradictions entre Thomas Sankara et ses alter égo qu’étaient le commandant Jean-Baptiste Boukari Lingani et les capitaines Henri Zongo et Blaise Compaoré sont apparus d’abord dans la presse souterraine. Nos confrères putatifs que sont les faiseurs de tracts ont répandu beaucoup de rumeurs sur les 4 coordonnateurs du Faso, en particulier sur Sankara et Blaise.

Certains traitaient le président du CNR de mégalomane qui n’en faisait qu’à sa tête, allusion au spontanéisme de l’intéressé, qui avait cette propension à mettre ses compagnons devant le fait accompli.

D’autres rumeurs prêtaient à Blaise Compaoré l’intention de reprendre la main : ayant été l’artisan du coup d’Etat du 4 août 83, il aurait repris, le 15 octobre, ce qu’il avait «donné de garder» à Sankara. «J’ai personnellement participé à 2 coups d’Etat», avait d’ailleurs reconnu Blaise en 1987 (1) : celui du 4 août 83 et le 15 octobre 87.

Le paroxysme de cette guerre feutrée entre les premiers responsables de la Révolution burkinabè sera atteint le 2 octobre 1987 à Tenkodogo à travers le discours irrévérencieux de Jonas Somé, pour ne pas dire la première canonade avant la lettre contre Thomas Sankara. En ce jour anniversaire du Discours d’orientation politique (DOP), le lieutenant Jonas Somé (disparu il y a un an dans un crash d’avion en RD Congo) osa porter la contradiction à Sankara, avant même la prise de parole de ce dernier.

Qui l’avait informé de ce que le leader du CNR allait dire ? Toujours est-il que pour d’aucuns c’est ce jour-là que son destin fut scellé. Ces derniers sont même convaincus que Sankara subordorait le coup qui se tramait contre lui, mais ne fit rien contre, renvoyant les gens à ce qu’il avait laissé entendre : «Si un jour vous entendez que Blaise fomente un coup d’Etat contre moi, ce n’était pas la peine de vouloir le contre-carrer, ce sera trop tard».

Les deux thèses sur ce jeudi noir

Trop tard fut en tout cas ce 15 octobre 1987 au soir où, «au pavillon Haute-Volta» du Conseil de l’Entente, Tom Sank et 12 de ses compagnons d’infortune furent abattus. Que s’est-il passé au juste ? Impossible de répondre de façon tranchée, même un quart de siècle plus tard, à cette question.

Seuls filtrent de temps en temps quelques confidences, rarissimes, sur ce drame tels ce 18 octobre 2007 à Pô, où Blaise Compaoré s’est un peu lâché en affirmant : «Il y a de la gêne à parler de gens qui ne sont plus là, mais il y a des témoins qui peuvent parler, mon propre chauffeur (NDLR : Maïga, décédé lui aussi il y a quelque temps) a été reçu dans la chambre d’une personnalité, et on lui a fait des propositions. On en reparlera un jour, mais ce n’est ni le lieu ni le moment» (2).

Le général Gilbert Diendéré a affirmé : «Nous savions que Sankara avait une réunion à 16 heures et nous avons décidé d’aller l’arrêter là-bas. Peu après 16 heures, la Peugeot 205 de Sankara et une voiture de sa garde sont arrivées devant le pavillon, une deuxième voiture de sa garde est allée se garer plus loin. Nous avons encerclé les voitures, Sankara tenait, comme toujours, son arme, un pistolet automatique, à la main. Il a immédiatement tiré et tué un des nôtres. A ce moment, tous les hommes se sont déchaînés, tout le monde a fait feu, et la situation a échappé à tout contrôle» (3).

Et Blaise lui-même dit : «C’est pour avoir voulu nous liquider, Jean-Baptiste Lingani, Henri Zongo et moi, qu’il s’est fait abattre par des soldats qui me sont fidèles» (4).

Toutes ces affirmations créditent ce qu’on appelle la thèse du «complot de 20 heures», selon laquelle Thomas Sankara projetait d’éliminer Blaise ce 15 octobre 1987 à 20 heures avec l’aide de son fidèle Vincent Sigué, à qui il avait confié la redoutable FIMATS, une force d’intervention qui relevait directement de Sankara. Foccart, le monsieur Afrique de l’Elysée des années 60, 70 et 80, croit même savoir que Kadhafi aurait envoyé des armes à Sankara pour cette opération (5).

Baliverses que tout cela, répondent en chour les thuriféraires de Sankara, qui estiment, au contraire, que Blaise a toujours pris mal d’être vice-calife alors qu’il avait tous les moyens de devenir calife. Pour eux, ce 15 octobre fut une opération préméditée, planifiée et exécutée.

Ainsi en est-il de Valère Dieudonné Somé, qui laissa entendre qu’il avait été tiré un jour de son lit par des militants qui lui ont presque enjoint d’aller informer Sankara que les «partisans de Compaoré sont prêts à passés à l’offensive et qu’il faut réagir, sinon nous serons égorgés comme des moutons» (6).

On l’aura constaté, 25 ans après ces tristes événements, des zones d’ombre, pour ne pas dire des mystères, demeurent qui se ramènent à quelques questions basiques : qu’est-ce qui a fondamentalement opposé ces deux frères d’armes pour qu’ils se quittent dans le sang ?

N’y avait-il pas une autre solution ?

Une chose est certaine : comme sous d’autres cieux, la Révolution burkinabè a mangé ses enfants. Et après tant d’années, les deux camps restent arc-boutés chacun à sa vérité. Seul le temps un jour éclairera ce pan de notre histoire. En attendant, Blaise avoue «qu’il n’a pas changé, qu’il assume les idéaux qu’il a défendus et qu’il n ‘a pas de regret» (7).

Zowenmanogo Dieudonné Zoungrana in lobservateur.bf

Notes :

(1) in Jeune Afrique du 4 novembre 1987.

(2) Confidences de Blaise Compaoré à Pô, parues dans l’Observateur Paalga du 22 octobre 2007.

(3) In Sankara, Compaoré et la Révolution burkinabè de Ludo Martens.

(4) in Jeune Afrique du 4 novembre 1987.

(5) in Foccart parle Tome II de Philippe Gaillard.

(6) in Thomas Sankara, un espoir assassiné de Valère Dieudonné Somé.

(7) in Jeune Afrique du 7 octobre 2012.

Mon, 15 Oct 2012 11:10:00 +0200

0

Laisser un commentaire

Nous utilisons des cookies afin de vous offrir la meilleure expérience possible sur notre site Web. En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez notre utilisation des cookies.
Accepter
Refuser
Privacy Policy