décembre 9, 2021

Dr Don-Mello Ahoua : “Le calendrier africain est le plus ancien calendrier fondé sur le cycle agricole au bord du Nil”

CONFÉRENCE DU MINISTRE AHOUA DON MELLO, PRONONCÉE DEVANT LES ÉTUDIANTS DE l’INPHB, À YAMOUSSOUKRO – THÈME : SCIENCES TECHNIQUES ET DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE 

RÉSUMÉ

Le développement scientifique et technique de l’Afrique peut globalement être divisé en deux périodes distinctes du point de vue de la méthode. La période avant la colonisation et la période pendant et après la colonisation.
Avant la période coloniale, l’Afrique a fait preuve d’un dynamisme scientifique et technique à travers les grandes civilisations du continent. Mais le mode d’expression scientifique et technique a été enfermé dans un langage magico-religieux.

L’introduction des méthodes modernes de la science et de la technique a anéanti les créations africaines et la promotion d’institutions de recherche et de formation optimisant les matières premières exportées.
S’appropriant les méthodes modernes, les chercheurs et inventeurs africains ont fait preuve de créativité.
Mais, ils ont été marginalisés par la division internationale du travail qui ne réserve à l’Afrique que la consommation de la science, de la technique et des produits finis.

La crise du Covid-19 a projeté au-devant de la scène, l’inventivité du continent en même temps qu’elle montrait les limites de l’ordre ancien de la division du travail.
Cette crise est donc une opportunité pour que l’Afrique produise ce qu’elle consomme en se fixant comme objectifs :
Réaliser le saut technologique ;
Donner une valeur scientifique et technique au potentiel naturel et culturel de l’Afrique;
Valoriser industriellement les inventions et les innovations ;
Lier la formation et la recherche au développement ;
Interdire à terme l’exportation des matières premières hors d’Afrique.

I-INTRODUCTION

Le 17 Novembre 2019, le Covid-19 naît à Wuhan en Chine dans la province de Hubei.
Les médecins Chinois ont commencé d’abord par suspecter plusieurs germes pathogènes respiratoires. Après 22 germes testés négatifs, les médecins ont conclu à un virus inattendu mais de dangerosité mondiale.
Le séquençage génétique de la molécule a mis en évidence un nouveau virus à la base de la maladie : le SARS COV2 responsable de la maladie de coronavirus baptisé de son abréviation anglaise covid-19 (coronavirus virus disease 2019).

Les recherches de remèdes pour traiter la maladie sont au stade préliminaire. La Chine, elle seule, expérimente au moins 200 médicaments.
Les scientifiques africains donnent de la voix.
De l’Institut Polytechnique de Yamoussoukro à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar en passant par les universités de Madagascar, du Benin, du Burkina-Faso, du Cameroun, du Nigéria, de l’Afrique du Sud, du Rwanda etc., les idées foisonnent avec une forte capacité inventive. Des laboratoires privés et des inventeurs individuels dans toute l’Afrique interrogent la médecine moderne et traditionnelle pour proposer des traitements préventifs et curatifs contre le Covid-19.

Dans un monde où la division du travail réserve encore à l’Afrique la production de matière première et à l’occident la production de science, de technique et de produits finis. La question, qui en ressort, est la suivante :
Quel crédit scientifique, technique et économique peut-on accorder à toute cette créativité africaine ?

Pour y répondre, il est bon de briser le complexe du poids de l’histoire tronquée de l’Afrique qui dénie toute inventivité et toute civilisation à l’Africain. Nous examinerons l’époque « sans civilisation », ensuite les acquis de la « mission civilisatrice » qui s’est prolongée après les indépendances et enfin nous dégagerons une perspective stratégique.

II-HISTORIQUE

Le développement scientifique et technique en Afrique a connu deux phases distinctes : la phase précoloniale et la phase coloniale et postcoloniale.
Au moment où l’homme moderne (homo-sapiens) n’existait qu’en Afrique, face à une nature souvent très hostile, il a déployé le génie humain pour inventer les premiers outils, les premières énergies et les premières connaissances qui lui ont permis de sortir de son berceau et de se répandre sur toute la planète sauf en Antarctique en bravant tous les climats, tous les dangers pendant que les autres espèces humaines en Asie et en Europe (le sinanthrope et le néanderthalien)(1) disparaissaient pour ne laisser survivre que l’Africain.
Cette période de nomadisme a pris fin en Afrique au bord du Nil par suite du passage de l’homo sapiens du stade de la chasse et de la cueillette au stade de l’agriculture. Ce fût le début d’une longue aventure scientifique et technique du continent africain de -3300(2), date de règne du premier Pharaon noir à +1885 avec le début de la période coloniale.

II-1 PÉRIODE DE -3300 à +1885
Nous soulignerons, à grands traits, quelques découvertes majeures qui façonnent encore le destin de l’humanité.

II-1-1 LE CALENDRIER(2)
Le calendrier africain est le plus ancien calendrier fondé sur le cycle agricole au bord du Nil et l’astronomie. Il débute l’année avec la montée en crue des eaux du Nil qui coïncide avec l’apparition de l’étoile Sirius. Ce calendrier pratique, s’appuie donc sur des cycles naturels : le cycle du soleil définit le jour ; celui de la lune, le mois et celui de l’étoile Sirius, l’année. Le lever de cette étoile qui coïncide avec la crue du Nil, se produit chaque année un peu avant le lever du soleil et appartient à la constellation du grand chien.
365 jours séparent deux crues et coïncide avec le lever héliaque du Sirius. Ainsi est né le calendrier africain.

Le calendrier africain avait pour inconvénient de ne pas avoir une année d’origine fixe. L’origine des années change avec le changement du Pharaon. Une date se décline comme suit : An 9 du 3ème mois d’AKHET (semestre du Nil en crue), le 20 sous le règne de RAMSES 2.

Le calendrier africain a ainsi inspiré tous les autres calendriers dont le grégorien et le calendrier musulman. La seule différence avec le calendrier grégorien est que le calendrier africain ne connaît que des mois de 30 jours avec 5 jours supplémentaires de fêtes des récoltes dédiés aux 5 principaux Dieux pour atteindre les 365 jours tandis que le calendrier grégorien possède des longueurs de mois irrégulières pour boucler les 365 Jours.

II-1-2 L’ÉCRITURE(2)
Pour l’opinion dominante, l’Afrique ne connaissait pas l’écriture. Cette affirmation est le résultat de la confusion faite en assimilant l’écriture à sa forme moderne : l’écriture alphanumérique qui n’est que le résultat de l’évolution historique des supports et des techniques de l’écriture.
La diffusion des connaissances s’est considérablement développée avec l’avènement de l’écriture. En Afrique cette écriture a pris plusieurs formes en fonction de l’évolution des supports et des techniques de l’écriture. La représentation des idées se faisait par la sculpture, le pictogramme, l’idéogramme puis le hiéroglyphe avec ses formes simplifiées (hiératique et démotique).
Selon P. Diagne dans « histoire générale de l’Afrique tome1 P.259»
« Le savant soviétique Dmitri A. Olderogge, dans un remarquable article de synthèse, a rappelé, à la suite de Ch. Anta Diop, la survie du système hiéroglyphique jusqu’à une époque tardive en Afrique noire. »
L’extraordinaire développement de l’administration et du commerce a justifié l’utilisation continue de l’écriture en Égypte. Le mouvement migratoire laissant sur place l’industrie du papyrus et désorganisant des communautés suite à l’occupation du nord du continent par les conquérants successifs, a réduit le besoin de l’écriture hiéroglyphique pour l’ administration et le commerce sauf dans les cultes où les idéogrammes, les pictogrammes et les sculptures ont continué à être pratiqués.
P. Diagne conclut : « Contrairement au sentiment couramment répandu, l’idée de l’écriture est restée permanente dans l’histoire et la pensée africaines. »

En Éthiopie, un vaste État et l’unique État africain ayant résisté à l’esclavage et à la colonisation, l’écriture guèze développée dans l’antiquité (l’an -400) a été conservée jusqu’aujourd’hui. C’est une écriture alpha syllabaire totalisant plus de 200 signes avec 182 caractères basiques.

Le savant ivoirien Frédéric Bruly Bouabré(4) avait développé une écriture analogue, un syllabaire de 448 signes : l’Alphabété. Toutefois, il était plus connu à l’ extérieur que dans son pays. Avec cette écriture, il a transcrit les contes, la tradition bété et des poèmes. Ces recherches ont fait l’objet d’une publication en 1958 par le scientifique français Théodore Monod. Il est décédé en 2014 dans l’anonymat.

II-1-3- LES MATHÉMATIQUES EN AFRIQUE(2)
Avec le développement de l’agriculture, du calendrier et de l’écriture en Afrique, les mathématiques ont pris un essor pour mesurer des surfaces agricoles, faire des paiements, calculer les impôts et peser des poids.
Les Africains ont ainsi inventé le système décimal mais ne connaissaient pas le chiffre zéro.
Haut lieu des mathématiques à une certaine période, l’Afrique a formé des mathématiciens et inspiré plusieurs théorèmes dont les théorèmes de Pythagore et Thalès.
Dans son ouvrage « la métaphysique » Aristote écrivait que « l’Égypte était le berceau des mathématiques »
Vers -2600 les Noirs égyptiens maîtrisaient les bases fondamentales (géométrie, trigonométrie et l’astronomie) pour la construction des pyramides comme en témoignent les papyrus que conserve la Russie appelés papyrus de Moscou qui décrivent les méthodes utilisées.
Il est à noter, comme nous le fait constater l’ethnologue Marcel Griaule (pionnier de la recherche française en Afrique) dans son livre “Dieu d’eau” que le savoir dans ces deux domaines (Mathématiques et Astronomie) est encore présent en Afrique noire, particulièrement chez les Dogons.
Le chercheur ivoirien Georges Niangoran Boua a mis en évidence la logique mathématique des poids à peser l’or en pays Akan.

II-1-4- L’ARCHITECTURE(2)
L’apport le plus grandiose de l’Afrique à l’humanité a été certainement l’architecture qui a démontré toute la puissance économique, scientifique, technique et sociale de l’Afrique libre.
Les zones d’habitation étaient en matériaux précaires traduisant le caractère passager de la vie sur terre. Les lieux de cultes et les complexes funéraires étaient réalisés pour l’éternité traduisant l’éternité de la vie après la mort.
Sous la troisième dynastie, le pharaon Djéser et son architecte le plus émérite de l’histoire de la civilisation noire d’Égypte, Imhotep, fixèrent la forme des pyramides. Imhotep, le père de l’architecture de tous les temps, décida de remplacer la terre par les blocs de pierre dans la construction des pyramides 2600 ans avant J.C.
Les obélisques de 40 à 50 mètres de hauteur ont constitué une des prouesses de l’architecture africaine et les envahisseurs de l’empire nègre d’Égypte s’en approprièrent comme des butins de guerre.
L’obélisque de RAMSÈS2 orne aujourd’hui la place de la Concorde à Paris déconstruisant la thèse selon laquelle les Africains ne sont pas encore rentrés dans l’histoire !
Ces merveilles architecturales se traduisirent, plus tard, dans les constructions en pierre du « Great Zimbabwe à l’an + 500 ans »(2) et les constructions de la plus belle ville du monde au 15ème siècle : Kilwa(5) en Afrique de l’Est ;
Ainsi que la plus merveilleuse et fastueuse ville de la même époque : Tombouctou(5) en Afrique de l’Ouest qui a étonné l’explorateur Français, René Caillié arrivé en 1830. Il publia son journal d’un voyage à Tombouctou qui était à l’antipode des clichés sur l’Afrique ayant justifiés toutes les atrocités.

II-1-5- LA MÉDECINE(2)
Comme dans l’Afrique traditionnelle actuelle, la maladie était considérée dans l’Égypte nègre comme la possession du corps par des vivants possédant un pouvoir surnaturel ou comme l’action de défunts, de démons ou de divinités fâchés.
La médecine était inséparable de la religion et de la magie. L’architecte Imhotep, qui fut aussi le père de la médecine, légua aux médecins modernes le caducée et le serment dit d’HYPOCRATE utilisés jusqu’aujourd’hui comme les symboles de la médecine. Il écrivit les premiers traités de médecine.
L’art divinatoire et l’analyse des signes du zodiaque faisaient partie de l’arsenal de la médecine préventive.
Les techniques de momification, pratiquées encore de nos jours en Afrique, témoignent de cette connaissance profonde de l’homme et du secret des vertus des plantes, des minéraux (sel, poudre, pierre) et des produits à base d’animaux.
Dans le papyrus d’Ebert, on y trouve plus de 700 formules relatives aux maladies internes qui sont classées selon les organes concernés, ainsi que des notions d’anatomies et des pathologies avec leurs traitements. C’est aussi le plus ancien traité médical que l’on connaisse.

II-1-6-LEÇONS DU PASSÉ
Des temples d’Égypte, aux montagnes d’Éthiopie et aux bois sacrés, la formation et l’invention ont jalonné la longue histoire des premiers habitants de la planète terre.
La culture africaine est une mine de sciences et de techniques enfermée dans la coque des formules magico-religieuses que les scientifiques africains ont le devoir de s’en approprier pour extraire de cette mine, les outils qui permettront de bâtir une nouvelle société plus humaine.

III- DE LA PÉRIODE COLONIALE AUX INDÉPENDANCES :
DE 1885 A NOS JOURS

Le 26 Février 1885, prend fin la conférence de Berlin qui consacre les principes du partage de l’Afrique entre les puissances coloniales.
Pour une meilleure connaissance du potentiel du continent, plusieurs instituts de recherches ont été créés notamment dans les domaines géographiques, océanographiques, sociologiques, géologiques, hydrologiques, pédologiques, agricoles, des maladies infectieuses et des grandes endémies.
En Afrique francophone, est créé le 11 octobre 1943 l’Office de la Recherche Scientifique Coloniale (ORSC), qui changea d’appellation en 17 novembre 1953 pour devenir l’ORSTOM (Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-Mer), aujourd’hui IRD (Institut de Recherche pour le Développement) depuis le 5 novembre 1998, assurait la conduite des projets de recherche.
À partir des indépendances, avec la naissance des universités, quatre types d’institutions prenaient en charge la recherche scientifique.
D’abord, les universités qui ont créé des centres de recherches. Les recherches menées avaient pour objectifs la délivrance des diplômes ou la promotion des enseignants. Elles n’avaient pas pour objectifs d’engendrer des entités économiques en Afrique mais plutôt en Europe et de nourrir les revues occidentales.

En Afrique de l’Est, les États indépendants avaient décidé de mettre en commun les structures d’enseignement et de recherche et avaient créé l’University of East Africa (1963-1970). La médecine et l’agronomie relevaient du Makeréré college de l’Ouganda, les sciences de l’ingénieur à l’University college de Nairobi, le droit et l’agroéconomie à l’University college de Dar es-Salaam. Cette spécialisation a permis d’optimiser les moyens matériels et humains et d’effectuer des recherches scientifiques de pointe. La faculté de médecine de Makeréré a même été pressentie pour un prix Nobel. La prise du pouvoir par Amin Dada en Ouganda a mis fin à cette expérience panafricaine.
L’University of East Africa éclata en ses trois éléments constitutifs.
Ensuite, la catégorie des instituts nationaux privés ou publics. Le Zaïre et le Ghana en ont pour la physique nucléaire. La Côte d’Ivoire et le Nigéria en océanographie ; le Zimbabwe en médecine traditionnelle ; le Medical Research Institute, s’est placé à la pointe de la recherche sur le Sida en mettant au point le KEMRON14(3) destiné à soigner le sida ; l’Institut de Recherche Mathématique (IRMA) pour la recherche scientifique et pédagogique en Mathématiques. Le laboratoire de carboradiologie de Cheikh Anta Diop à l’IFAN de Dakar a effectué à diverses époques des travaux de portée nationale, panafricaine ou même intercontinentale. Créé en 1966, ce laboratoire se consacre à l’étude de la radioactivité à faible énergie et à la datation au carbone 14.
Puis la catégorie des institutions de recherche panafricaine régionale sur des zones spécifiques comme le sahel.
Enfin des académies de spécialistes telles que l’initiative de Cheick Anta Diop de panafricaniser la recherche au-delà des frontières englobant le monde noir et des organismes de recherche internationaux. Le Nigéria a été l’hôte de l’Institut International d’Agriculture Tropicale (IITA), dont les travaux portent sur l’amélioration des variétés de plantes vivrières africaines, par opposition aux cultures de rapport.

Un centre mondial de recherche, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), qui a son siège à Nairobi est le plus prestigieux des centres de recherche en Afrique. Cet organisme promeut la recherche écologique et climatologique non seulement en Afrique mais dans le monde entier. Deux des croisades les plus passionnées qu’il a menées dans les années 80 touchaient les questions liées au réchauffement de la planète et le problème de la couche d’ozone.

Une académie panafricaine ayant pour siège à Nairobi publie son propre magazine scientifique intitulé Discovery and innovation parrainé par l’académie des sciences du tiers monde.
L’Union Panafricaine de la Science et de la Technologie (UPST) a été fondée le 30 juin 1987, son siège est à Brazzaville. À son deuxième congrès, l’UPST a proposé une liste de secteurs de recherche jugés prioritaires pour le développement de l’Afrique et le bien-être de sa population. L’accent était mis plus particulièrement sur la médecine traditionnelle et l’étude des plantes médicinales, l’agriculture et l’autosuffisance alimentaire, les sources d’ énergie nouvelles et renouvelables, l’utilisation rationnelle des ressources minérales, l’utilisation rationnelle des ressources marines, le progrès vers l’industrialisation, les biotechnologies, les désastres et catastrophes naturelles, et les applications pacifiques de la recherche nucléaire (dans l’ agriculture, la médecine et l’économie). L’UPST, en association avec l’American Association for the Advancement of Science, a aussi publié le Directory of scientific and engineering societies in Africa (Annuaire des sociétés scientifiques et associations d’ingénieurs en Afrique) qui donne une idée de l’ampleur du mouvement de la recherche scientifique et technique en Afrique.

L’Assemblée des Chefs d’État et de gouvernement de l’OUA, à sa deuxième session extraordinaire, tenue à Lagos les 28 et 29 avril 1980, avait aussi adopté le Plan d’action de Lagos. Le chapitre V de ce plan est plus particulièrement consacré à la science et à la technique et appelle l’attention sur leur rôle dans le développement rural intégré.
L’Afrique postcoloniale essaie de guérir de l’impact anesthésiant de la domination coloniale sur sa capacité de recherche scientifique et d’innovation technologique en s’appropriant le langage, l’organisation et les méthodes modernes de la science et de la technique.

La flore et le sous-sol africains, recèlent tous les éléments chimiques nécessaires pour produire tous les biens de l’industrie moderne.
Ce que l’Afrique consomme comme produit fini importé, est fabriqué à partir des matières premières qui existent sur le continent Africain. Développer une capacité de fabrication est donc le défi à relever par l’Afrique. Ce qui suppose le développement d’un système de formation, d’étude, de recherche, de financement et de développement complet.
Le choc du Covid-19 a démontré qu’en cas de crise grave, l’Afrique ne peut que compter sur elle-même. Car chaque pays, voir chaque continent, se replie sur lui-même, limite ses exportations et ses importations. Ce qui menace l’approvisionnement en besoins essentiels (nourriture, médicament, équipements) et fragilise les économies africaines essentiellement basées sur l’exportation de matières premières.

IV-RELEVER LE DEFI DE LA RECHERCHE, DE LA FORMATION ET DU DÉVELOPPEMENT

Nonobstant son caractère meurtrier, la crise du Covid-19 qui met en évidence la force de créativité africaine et les faiblesses de la division internationale du travail, doit être perçue comme une opportunité de développement industriel.
Or, on ne peut envisager une politique industrielle sans une politique de recherche scientifique et technique et aussi sans un système de formation lié à la recherche pour rendre disponible sur le marché de l’emploi des compétences capables de maîtriser les techniques innovantes.
L’Afrique a un double avantage d’aborder sa politique industrielle durable. D’abord, sa capacité d’innovation est décuplée par son potentiel culturel et naturel inexploré et inexploité. Ensuite, les industries des pays développés sont en retard par rapport à leur propre niveau de développement en innovations technologiques. L’intégration de ces innovations technologiques dans les industries existantes, demande souvent un désinvestissement et un réinvestissement à l’échelle mondiale, ce qui est souvent prohibitif. Un saut technologique est donc possible pour l’Afrique faisant ainsi de son retard un avantage concurrentiel.

Vu le nombre élevé de produits fournis par le monde industriel aujourd’hui et qui entrent en Afrique, il serait utopique de penser qu’un seul pays africain peut disposer du nombre de laboratoires, de chercheurs et d’industries nécessaires pour adapter toutes les techniques et construire les usines nécessaires pour produire tous ces biens.
De même, qu’il serait illusoire de penser que l’Afrique peut compter sur les pays industrialisés qui ont besoin de matières premières non transformées et de marchés pour leurs propres usines. Mais, la fragmentation de la mondialisation avec l’offensive des pays émergents devient une opportunité de délocalisation.
Seule une politique concertée dans le cadre africain peut permettre de saisir ces opportunités et réaliser les ambitions d’un développement scientifique, technique, industriel autonome, autocentré et durable afin de créer les conditions d’un nouvel ordre mondial.
D’où la nécessité d’une vision africanisée et coordonnée du développement scientifique, technique et industriel.

IV-1 : AFRICANISER LES INSTITUTIONS DE FORMATION ET DE RECHERCHE POUR LE DÉVELOPPEMENT

Le caractère exogène du contenu scientifique des programmes de formation et de recherche fait de la formation et de la recherche, les prolongements du système occidental. Les recherches conduites en Afrique ont souvent pour seul but la promotion des chercheurs. Les résultats de recherche ne sont reconnus et prise en compte dans l’évaluation du chercheur qu’après publication dans des revues exogènes.
Le recours systématique aux institutions et revues occidentales pour la promotion des résultats de recherche et d’innovations fait de l’Afrique le cimetière de ses propres inventions et dans le même temps, engendre des produits industriels en occident qui retournent en Afrique pour la consommation.
Ainsi, comme signalées plus haut, la formation, la recherche et la production sont donc déconnectées et s’inscrivent dans la logique de la division du travail qui fait de l’Afrique le fournisseur de l’occident en matières premières avec les résultats de recherches qui s’y rattachent. Ainsi va l’ordre mondial actuel.
Changer cet ordre est le plus grand défi de l’après Covid-19.
L’instance suprême de validation des résultats de la recherche scientifique est l’académie. Une académie est une assemblée de gens de lettre, de science, ou d’artistes reconnus par leurs pairs. Ces dites assemblées ont pour rôle de valider et de veiller aux règles, codes et usages dans leurs disciplines. C’est donc le « parlement du savoir et du savoir-faire »
Historiquement le terme académie a d’abord désigné des écoles ou des instituts de l’enseignement supérieurs.
L’utilisation de l’académie comme parlement du savoir débute en France en 1635 avec la création de l’académie française ayant en charge la réglementation de la langue française et l’élaboration du dictionnaire français.
Si la réglementation des langues et des arts étaient la première préoccupation, tous les autres domaines ont suivi.
La trajectoire suivie par les académies diffère d’un pays à un autre.
En France les académies sont restées dans leurs missions de réglementation et de promotion des chercheurs. Pour prendre en charge les missions d’évaluation et de financement de la recherche, le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) a été créé en 1939 par la fusion de la Caisse Nationale de la Recherche Scientifique et le Centre National de la Recherche Scientifique Appliquée sous forme d’Établissement Public à caractère Scientifique et Technique (EPST).
Cette centralisation permet d’éviter que les mêmes projets de recherche soient réalisés par plusieurs laboratoires. C’est donc un puissant instrument de coordination et d’optimisation de la recherche.
En Russie, c’est l’académie des sciences qui cumule les missions classiques de l’académie et celles du CNRS. Les académies des États fédérés de Russie ont été mises en place par l’académie de Moscou qui coordonne la sélection et le financement de la recherche.
Chaque pays possède donc un code de la recherche permettant de définir le cadre institutionnel et réglementaire de la recherche.
Au niveau panafricain il existe des institutions qui assurent la promotion de la recherche et de la formation.
(1) L’Académie Africaine des Sciences (AAS) a été créée en 1985 lors d’une assemblée de l’académie mondiale à Trieste. Son siège est à Nairobi au Kenya. Cette académie est à l’image de l’académie française chargée d’assurer la promotion de chercheurs africains sur dossier.
(2) L’organisation Africaine de la Propriété Intellectuelle (OAPI) est un organisme intergouvernemental créé en 1962 et regroupant dix-sept États africains chargé de protéger de manière uniforme les droits de propriété intellectuelle sur les territoires de ses États par la délivrance des titres de protection des droits de propriété industrielle. Pour jouir d’une reconnaissance continentale et internationale l’OAPI possède des bureaux de liaison dans chaque pays membre et adhère à plusieurs accords internationaux dont l’accord de Paris qui régit l’organisation mondiale de la propriété intellectuelle. L’OAPI organise périodiquement un salon africain de l’invention et de l’innovation technologique où elle récompense et décerne des médailles aux meilleures inventions et innovations. Aucun mécanisme de financement ou de garantie ne permet d’industrialiser ces inventions. Son siège est à Yaoundé au Cameroun.
(3) À l’image de l’OAPI pour les pays francophones, la Tunisie abrite l’Organisation Africaine de la Propriété Africaine créée par l’Union Africaine le 31 Janvier 2016.
(4) Les technopôles sont de puissants moyens de promotion de la recherche ou de transfert et d’appropriation de technologies. C’est la combinaison, sur un espace donné, d’entreprises, de centres de formation et d’unités de recherche publiques et privées engagés dans une dynamique d’échanges pour une compétitivité et une visibilité internationale. Le Maroc, la Tunisie, le Nigéria, la Côte d’Ivoire, l’Ouganda, le Kenya et l’Afrique du Sud développent des technopoles dans plusieurs domaines dont l’agro-alimentaire, l’industrie cinématographique, les nouvelles technologies et la biotechnologie. Le poids de la division internationale du travail et la faible compétitivité des infrastructures limitent leur développement.
(5) Les Universités et les écoles panafricaines ont souvent été initiées. L’exemple de l’Université de l’Afrique de l’Est (Kenya, Ouganda, Tanzanie) et l’École Interafricaine d’Électricité de Bingerville en Côte d’Ivoire. Ces deux exemples montrent la limite des initiatives continentales en matière de coordination de la formation à l’échelle du continent. L’Université de l’Afrique de l’Est a volé aux éclats par suite des changements politiques. L’École Interafricaine de l’Électricité a disparu après la privatisation des sociétés nationales d’électricité passées sous contrôle des multinationales qui ont un lien fort avec les laboratoires et les écoles occidentales.
Pour couvrir le vaste champ de la recherche et du développement, une coordination à l’échelle du continent doit se faire pour spécialiser la formation, la recherche et les parcs industriels en fonction des avantages de chaque pays et chercher la meilleure synergie possible entre formation recherche et industrie par la généralisation des technopoles.

IV-2 STRATÉGIE D’AFRICANISATION

La vision en matière de Formation, de Recherche et de Développement (FRD), peut s’exprimer ainsi :
« Former, Innover et inventer pour produire en Afrique ce que nous consommons »
Cette vision peut se décliner en quatre objectifs : (1) Réaliser le saut technologique ; (2) Donner une valeur scientifique et technique au potentiel naturel et culturel de l’Afrique ; (3) Valoriser industriellement les inventions et les innovations ; (4) Lier la formation, la recherche et le développement.
Pour réaliser cette vision, l’Union Africaine est le cadre approprié pour fédérer le système FRD. À l’instar de l’Agence du NEPAD et en s’appuyant sur les travaux de la commission de l’UA pour les sciences et la technologie, un Institut de Formation, de Recherche et de Développement (IFRD) peut être créé avec pour objectifs stratégiques : (1) L’évaluation du potentiel de FRD en Afrique ; (2) L’identification du spectre de FRD pour couvrir l’ensemble des technologies pour le développement industriel intégré de l’Afrique ; (3) L’élaboration du cadre institutionnel et réglementaire pour la FRD ; (4) La planification, la programmation et la création des Technopoles intégrant la formation, la recherche et le développement à partir du potentiel existant ou à créer ; (5) L’élaboration d’un projet de directive interdisant l’exportation hors du continent des matières premières non transformées.
La mise en œuvre d’une telle stratégie, permettra de réaliser l’Agenda 2063 de l’Union Africaine.

V-CONCLUSION

Le bouillonnement de l’inventivité des Africains pour combattre le Covid-19 est sans précédent dans un ordre mondial défavorable.
Individuellement, toute tentative de se soustraire à cet ordre mondial est suicidaire mais collectivement, la crise du Covid-19, qui montre les limites de cet ordre ancien, nous offre l’unique possibilité d’ouvrir la voie à un nouvel ordre mondial.
La mise en place d’un institut panafricain par l’Union Africaine pour africaniser le système de formation, de recherche et de développement permettra de transformer l’utopie de l’Agenda 2063 en une réalité.

RÉFÉRENCES : (1) Histoire générale de l’Afrique, UNESCO vol 1 ; (2) Histoire générale de l’Afrique, UNESCO vol 2 ; (3) Histoire générale de l’Afrique, UNESCO vol 8 ; (4) Pierre Kipré, Histoire de la Côte d’Ivoire, collection manuel du premier cycle, Abidjan-Paris, AMI/EDICEF, 198p ; (5) Histoire générale de l’ Afrique, UNESCO vol 4.

Dr DON-MELLO Ahoua
Docteur-Ingénieur de l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées de Paris,
Brevet d’invention OAPI, Médaille d’or d’invention, 5eme salon de l’OAPI en Guinée Bissau,
Ex-DG du BNETD, ex-Ministre de l’Equipement, RCI, Consultant International

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